L'Afrique au mondial

02/07/2014 22:26 par perekjean

                                            L’Afrique au mondial

     Pour l’Afrique, les coupes du monde de football se suivent et se ressemblent, avec la même déception, les mêmes lacunes, le même amateurisme et le même complexe d’infériorité. Chaque campagne en vaut les précédentes, en mode échec. Les quelques éclats venus du Nigéria et de l’Algérie qui ont pu franchir le premier tour n’ont rien caché de cette misère organisationnelle chronique et quasi atavique. A la face du monde, l’Afrique a étalé sur le tapis vert, et une fois de plus, toute sa misère et tout ce qui la caractérise : des équipes riches de potentialités mais qui s’abaissent et s’affaissent devant leurs adversaires, des équipes qui dominent mais incapables de gagner et de s’affirmer. Cela ressemble fort bien, et trait pour trait, à l’Afrique riche mais pauvre et dominée par le reste du monde ; à l’Afrique complexée et humiliée qui offre au monde un spectacle ahurissant. Le Cameroun, comme à ses habitudes a revendiqué à cor et à cri ses sempiternelles primes avant de s’envoler pour le Brésil et se faire humilier par ses adversaires en offrant le triste spectacle de joueurs partenaires qui se battent entre eux sur le terrain : quelle honte ! La Côte d’Ivoire qui, elle aussi, s’humilie parce qu’elle prend le risque d’aller à une telle compétition avec un entraîneur quelconque, sans expérience, incapable de lire le jeu et qui certainement avait des comptes à régler avec des joueurs qui lui font ombrage ; quel gâchis ! Le Ghana qui domine sans gagner mais surtout qui revendique lui aussi ses primes, lesquelles lui sont expédiées manu militari par vol spécial devant toutes les caméras du monde et escortées avec gyrophares dans les rues du Brésil ; quelle histoire ! Le Nigéria qui fait bonne impression mais incapable de battre son sujet qu’il semble pourtant maîtriser, complexe oblige. L’Algérie qui confond vitesse et précipitation ! Dans l’ensemble, comme toujours, l’Afrique au mondial a été le reflet authentique (peut-être resplendissant) de ce qu’elle est dans le monde. Des joueurs plus portés vers l’argent de leur pays que pour le ballon et l’honneur de servir leur pays. Qui a bien pu suivre les prestations de ses équipes, sur le terrain comme dans les coulisses et les vestiaires, qui a analysé leurs différentes organisations, aura bien compris le continent sans avoir à y mettre les pieds dans ses poubelles et ses boues: ses dirigeants, ses hommes, ses riches ressources pillées par les multinationales, ses potentialités qui ne lui servent à rien et qu’il brade aux autres, son complexe d’infériorité, sa corruption, son grand attachement aux « experts » venus d’Occident, son inorganisation et ses désordres, ses luttes intestines et fratricides. Comme ses matières premières qui développent l’Occident et l’appauvrissent elle-même, aujourd’hui l’Afrique exporte ses joueurs qui font la gloire et la fierté des grands clubs européens et qui sont incapables de jouer courageusement et dignement pour leurs différents pays et leur continent. Comme ses énormes richesses qui ne lui profitent pas ou du moins qui font la gloire d’un clan de rattrapés complices des multinationales, ses joueurs, matières premières du football, s’enrichissent eux-mêmes individuellement avec leurs familles, sans avoir le souci du bien-être communautaire, national ou continental. Il n’y a qu’à voir les sud américains jouer au foot au Brésil pour comprendre que l’Afrique demeurera, dans tous les domaines, la dernière de la classe, conglomérat obscur de Pays Pauvres Très Endettés et fiers de l’être, avec des dirigeants béni- oui- oui complexés, plus soumis et plus présents à l’Occident qu’à leurs peuples ; un continent accompagnant sans cesse les autres pour leur gloire et leur honneur, livrant les siens à l’humiliation quotidienne, à la vindicte populaire et à la mendicité. Telle est l’Afrique, tel est son mondial au fil des ans. Comme toujours, nos experts toute catégorie sur l’Afrique ont salué « la bonne progression du football africain avec ses joueurs pétris de talents divers ». Cela fait des décennies que ce discours est rabâché et radoté. Et il ressemble aussi à cet autre discours mystificateur sur l’avenir de l’Afrique, sur sa croissance économique exponentielle, sur son émergence ; sur la qualité de ses hommes ; sur l’Afrique qui va dominer le monde d’ici peu ; toutes ces vaticinations pour endormir le peuple et le piller davantage, pendant que le monde continue tranquillement son progrès sans nous (comme il continue tranquillement aujourd’hui son mondial au Brésil sans nous) et peut-être contre nous, mais avec nos richesses.

Education, foi et héros

02/07/2014 22:22 par perekjean

                                     Education, foi et héros

      La semaine dernière, j’ai consacré cette rubrique au type de modèles et de héros à présenter à la jeunesse ivoirienne. Substantiellement, j’ai dit qu’il nous faut, aujourd’hui, en Côte d’Ivoire, abandonner les faux héros et modèles que nous avions construits au bout des fusils ces quinze dernières années et qui sont à la mode aujourd’hui, pour construire et présenter d’autres, capables de porter nos aspirations les plus nobles et édifier vertueusement notre société. Il s’agit aujourd’hui d’indiquer quelques pistes que nous pouvons explorer. Regardons  d’abord l’Education. Celle-ci est à la base de tout projet, à la fois son fondement et sa colonne vertébrale. Dans la situation actuelle où nous nous trouvons, Education veut dire formation à l’humanité et consisterait à forger la nature et le caractère de tous en perspective de nos projets communs en tenant compte, bien entendu, de nos différences naturelles et culturelles. Il s’agira, de fait, de penser l’homme comme la fin de toutes choses et surtout de nos projets, le traiter et l’appréhender comme tel. Et non de le regarder comme un moyen et un intérêt pour atteindre notre but personnel (le pouvoir  et l’enrichissement dans notre cas). Dans ce sens, l’homme, et rien d’autre que lui, sera notre préoccupation existentielle et nationale. N’est-ce pas cette déconsidération flagrante et malveillante de l’homme qui a poussé certains parmi nous à prendre les armes contre lui pour l’humilier et le tuer ? Ainsi, en recentrant l’homme au cœur de nos actions et de nos projets, notre Education aura de la valeur. En ce moment alors, elle ne se limiterait plus à mettre tout en œuvre pour augmenter le pourcentage de réussite aux examens scolaires et s’enorgueillir. Elle serait devenue au contraire un partenaire sûr, un miroir indispensable pour notre développement. Dans ce sens Bakounine s’est demandé si le but final de l’Education ne devrait-il pas être celui de former des hommes et des femmes libres et pleins de respect et d’amour pour la liberté d’autrui ? En définitive, la conscience de la liberté de soi et de celle d’autrui doit être le but ultime de l’Education. Et c’est elle qui doit créer et indiquer les modèles et les héros à imiter. Une société qui est consciente et jalouse de la liberté de ses membres et œuvre pour cela à sa promotion et à sa valorisation permanente construit les références et les chemins de son avenir. L’homme ne doit jamais être une périphérique ou un accessoire, encore moins une pièce de rechange de notre projet de société ou de notre vivre ensemble. L’exclusion systématique des autres pour promouvoir uniquement le bien-être de son clan et de sa race dresse les membres d’une même communauté les uns contre les autres. L’insolence des riches envers les pauvres est source permanente de conflit. Dans ce sens, l’existence de « quartiers pauvres » et de « quartiers riches » doit être une interpellation constante et interprétée comme métastases de l’échec visible et honteux de notre Education et de nos projets de société.

     Avec l’éducation, je vois aussi la foi ou la religion. Après tout ce qui s’est passé, peut-on encore chanter que notre pays est la deuxième Patrie du Christ ? Peut-être faut-il laisser le Christ lui-même répondre à cette question qui est fondamentale pour nous mais aussi pour lui. Cela pose inévitablement la problématique de la place de la religion au cœur de notre société ivoirienne. Notre foi ne pourra jamais se mesurer à l’aune des beaux édifices religieux que compte notre pays. On ne peut pas lier la foi au temple même si celui-ci est nécessaire pour l’exprimer. La beauté d’un temple ne consacre pas forcément la fermeté et l’idéal de la foi vécue. Si nous cessons de considérer que notre foi doit s’exprimer seulement par la prière et qu’en dehors des temples nous ne devons être que de simples observateurs sociaux et spirituels du déchirement de l’homme et de sa négation, nous risquons de faire mentir gravement les versets bibliques et coraniques et en faire certainement et malheureusement des « versets sataniques ». L’homme est au cœur de la foi et des religions. Je ne connais aucune religion au monde dont l’homme ne serait pas le sujet et l’objet de son existence, mais un accident de sa reproduction. Dans notre pays, si nos différentes religions ne revoient pas leur approche de l’homme, elles risquent d’être de simples phénomènes de mode, importés pour combler simplement un vide qui n’aurait pas dû exister. Il s’agit pour le prêtre, le pasteur, l’imam, le komian, le maître spirituel de savoir les désirs profonds de l’homme ici et maintenant, dans une société ivoirienne où il aspire être heureux. Dans la construction des modèles pour notre jeunesse, les religions et la foi ont leur mot à dire. Elles ne doivent pas être des actrices passives de notre marche douloureuse. Elles doivent attirer l’attention des gouvernants qui usent leur temps à présenter des modèles et des héros sortis de leur propre casting et laboratoire, loin des temples pourtant bien visibles à travers tout notre pays et qu’ils tentent, souvent violemment d’imposer à notre conscience et à notre foi. Construire des modèles et des héros est un défi de notre foi.

 

 

Lamouchi et ses patrons

02/07/2014 22:17 par perekjean

                                   Lamouchi et ses patrons

     Le rêve est permis, même quand on a l’insomnie. A quoi les Ivoiriens s’attendaient-ils logiquement en allant à la présente coupe du monde au Brésil ? Les analystes et critiques les plus percutants ont toujours soutenu que le sieur Lamouchi, ce dilettante blanc-bec, n’était pas le sélectionneur et l’entraineur idoine qu’il faut pour les éléphants. Mais ceux qui décident à Abidjan et les encadreurs de la FIF, marqués par leur propre histoire, sont restés incroyablement sourds à toutes les critiques bienveillantes et propositions lumineuses pour des raisons qu’eux seuls connaissent. Une fois encore on s’enivrera de la grande rhétorique sur les éléphants : ils n’ont pas démérité ; ils ont livré de grands matchs ; le sort s’est dressé contre eux ; ils ont de l’avenir. Mais un match de foot n’est pas une partie de jets de cauris ou de loterie nationale. Pour moi, contrairement à ce que soutiennent les charlatans du sport, le foot est une science. Et comme toute science, il a son objet et sa méthode qui exigent un certain nombre de dispositions à prendre. Pour ne l’avoir jamais compris, les encadreurs des éléphants restent toujours dans l’amateurisme, l’à peu près, l’approximatif et donc la médiocrité. A quoi s’attendaient-ils en maintenant Lamouchi à la tête de la direction technique des éléphants ? Comment peuvent-ils faire confiance à un entraineur qui n’a aucune réputation, aucun dossier, aucun palmarès ? Sa feuille de route était, en venant à la tête des éléphants, de les qualifier pour la Can dernière et la coupe du monde. Pas pour remporter ces compétitions mais simplement pour y participer comme toutes les autres fois. Légère comme ambition ! Comment avec une telle « ambition » les éléphants pouvaient-ils faire mieux, eux qui ont, durant cette minable période  Lamouchienne, joué sur leur valeur individuelle et non dans un ensemble cohérent et scientifique défini par leur entraîneur ? Grisé par les petites victoires avec des équipes sans calibres, le sieur Lamouchi s’est taillé une maigre réputation de grand entraîneur, convainquant ainsi et réconfortant ses employeurs, eux-mêmes façonnés par un amateurisme primaire. Mais quand il a fallu se mesurer aux grands clubs, ceux qui ont une vision claire du sport, on a vu s’étaler, sous nos yeux, toute sa médiocrité et son incompétence notoires qui puent à mille lieues. On l’a vu à la Can dernière contre le Nigeria et cela vient de le rattraper à cette coupe du monde. Il faut le dire tout net et clairement, les éléphants, avec le recrutement de Lamouchi, ont été victimes du rattrapage. Dommage pour cette génération de « grands joueurs » qui depuis toujours n’a jamais pu bénéficier d’un environnement sportif et politique serein et propice pour l’expression de son talent.

     Comme toujours, le pouvoir a voulu tirer profit de cette coupe pour faire sa propagande et bénéficier de ses petits calculs d’intérêts, valoriser sa propre gloriole. Au lieu de s’attaquer véritablement et intelligemment au problème, il voulait passer par la force, selon son mode opératoire habituel, en faisant des promesses mirobolantes aux joueurs à coups de millions. Pour ces dirigeants d’une autre école, l’argent règle tout, comme les armes ont réglé leur accession au pouvoir. Mais malheureusement pour eux, l’argent ne joue pas au foot, il ne mouille pas le maillot. Ils ne comprennent pas que le ballon n’est pas une arme comme celles qu’ils savent le mieux manipuler. Les millions promis aux éléphants (qui auraient dû servir à autres choses) ne pouvaient pas changer la misérable tactique de Lamouchi et cacher ses lacunes visibles à l’œil nu. Une politique d’émergence et non de développement ne peut que produire un entraineur émergent avec un foot émergent. Il n’y a pas grandes leçons à tirer de cette énième débâcle des pachydermes ivoiriens. Il suffit seulement et simplement de voir, depuis ces dix années, l’encadreur qui a été le plus prodigieux à la tête de la direction technique des éléphants et avoir l’humilité de le rappeler à son poste. Si nous quittons le complexe de l’entraineur étranger (et surtout Français) qui saurait tout et que nous comptons sur les nôtres, nous ferions des exploits à la manière des ghanéens et des Nigérians qui nous donnent aujourd’hui des leçons d’encadrement technique d’une équipe nationale de football.

     Je suis de ceux qui se réjouissent aujourd’hui du départ de cet entraîneur amateur (qualifié peut-être pour entraîner le Fc Sakassou) qui a usurpé son poste et qui a profité de l’argent du contribuable ivoirien pillé aujourd’hui par ses employeurs. Faisons rouler autrement le ballon dans le camp des éléphants.

 

Les "héros" ivoiriens

19/06/2014 00:20 par perekjean

Les "héros" ivoiriens

19/06/2014 00:17 par perekjean

   Les « héros » ivoiriens

  Faut-il à la génération actuelle des jeunes Ivoiriens des héros ? Comprenons ici par héros des modèles. Mais quels types de modèles ? Bien entendu, pas n’importe lesquels. La question paraît banale, peut-être inutile. Cependant, elle vaut la peine d’être posée et débattue. En effet, en Côte d’Ivoire aujourd’hui, on présente à la jeunesse ivoirienne de faux modèles, des modèles trafiqués, purs produits de contrebandes militaro-politiques, des parvenus dont les mains dégoulinent encore et suffisamment du sang de leurs victimes innocentes égorgées et éventrées. On présente à la jeunesse ivoirienne des modèles en treillis et en armes, des héros encagoulés à la gâchette facile, guérilléros de première classe. Et ce sont eux qui ont pignon sur rue dans la société ivoirienne actuelle. Il fut même un moment où les intellectuels de ce pays, des universitaires de renommée internationale étaient en prison pendant que des analphabètes régnaient avec terreur sur l’ensemble de la population. Et, pour notre malheur, on nous les présentait comme des « libérateurs », des « démocrates », des « héros » ! Les autres étaient traités de « terroristes », de « génocidaire » ! Ce sont ces « héros » ivoiriens, derniers cris, qui parcourent tout le pays aujourd’hui, armes en mains, pour tenir des discours à notre jeunesse, parrainer toutes ses activités et même, à l’occasion, faire des « dons » dans nos églises, temples et mosquées. Pendant ce temps, on interdit l’accès de certaines parties de ce pays à d’autres groupes, à des intellectuels. Et on ne manque pas de nous rabâcher que ce sont avec ces « héros » ignares que notre « émergence » adviendra à « l’horizon 2020 ». Le danger ici, et qui est réel, est qu’il s’agit de faux modèles, des modèles artificiels et factices, de réputation surfaite, sans aucune base intellectuelle et morale, et reconnus par tous comme tels, qui ont pris le pays en otage et le pillent systématiquement pour leurs propres intérêts et ceux de leurs bandes et  clans. Une telle conception du modèle et du héros conduit à vider les bibliothèques des écoles, collèges, lycées et universités de leurs livres et remplir les casernes de dozos, de soldats et d’armes. Ceux-ci servent à protéger leurs intérêts. Alors que les livres ne servent à rien. D’ailleurs cela a été clairement dit par l’un des leurs, à savoir que les Lettres et les Sciences humaines ne servent à rien, elles ne peuvent pas construire notre « émergence ». A propos justement d’émergence, il appartient à ceux qui en font leur slogan de dictature de nous dire clairement ce qu’elle est pour eux-mêmes. Je puis parier qu’ils n’en savent pas grande chose. Sinon, ils mettraient en valeur les modèles et les vrais héros qu’il faut pour y parvenir aussi bien dans le temps que dans l’espace. Selon le sage Sud africain, « ceux qui affrontent les problèmes qui se présentent à eux et qui embrassent les croyances universelles qui ont changé le cours de l’histoire dans de nombreuses sociétés recevront, l’heure venue, le soutien indéfectible et l’admiration de tous, bien au-delà des rangs dont ils sont issus » (Nelson Mandela, Pensées pour moi-même, 2011, p.223). Quels seront nos « héros » et « modèles » qu’on a fabriqués chez nous au bout des fusils en traumatisant et humiliant le peuple ? Toujours selon notre sage, « ils sont peu nombreux, ceux dont on se souvient longtemps après qu’ils on vécu. On se souvient de certains avec effroi à cause de ce qu’ils ont fait. » (Idem, p.224). Les pays émergés et développés d’aujourd’hui ont des modèles qu’ils vénèrent, dont ils enseignent et inculquent les vertus et la gloire à leur jeunesse dans leurs écoles, collèges, lycées et universités. Et ces héros ne sont pas en exil ou en prison ou assignés à résidence ou encore déportés. Développement rime indubitablement avec modèles et héros. Le premier ne peut pas aller sans les autres. Un pays qui n’en a pas ou qui ne les promeut pas ou encore les méprise, ne peut jamais émerger (même avec une canne magique) encore moins se développer. Cela est davantage vrai quand il exhibe de faux modèles ou alors quand il vénère des modèles et héros qu’il importe et impose au peuple.

P.S : Pour ajouter à ce que je viens d’écrire, il est triste d’apprendre qu’au Cameroun, Ahoua Don Melo, ingénieur ivoirien des ponts et chaussées, a été séquestré à l’aéroport de Yaoundé alors qu’il partait pour une mission intellectuelle au Maroc. Dans cette même ville, un chef rebelle ivoirien, Soro Guillaume, qui n’a jamais essayé d’écrire un simple mémoire de stage, se la coulait douce et a même eu l’autorisation de cracher dans les micros du parlement camerounais ! Voilà comment ceux qui nous gouvernent aujourd’hui par les armes et leurs complices africains traitent leurs intellectuels et ceux qui les ont installés dans leur fauteuil par les armes

Immolation et démocratie

07/06/2014 22:07 par perekjean

                                   Immolation et démocratie

     Dimitar Dimitrov est parti en direction de la présidence de la République, à Sofia. Il a sorti une petite bouteille de vodka qui contenait de l’essence. Il l’a versée sur ces épaules et y a mis le feu. « Je ne voulais pas me suicider, mais je voulais que le monde entier soit au courant de mon geste. C’est pour ça que j’ai agi devant la présidence ». Révélera-t-il plus tard. (Cf. Le Monde Géo et politique du 18/12/2013). Au moins 117 Tibétains ont mis le feu à leur vêtement depuis 2009. La plupart sont morts ! En Tunisie, l’immolation de Mohamed Bouazizi a été l’acte qui a déclenché les événements qui ont abouti au fameux « Printemps arabe ». Ce jeune homme s’est vu confisquer son matériel de travail avec lequel il survenait aux besoins ordinaires et alimentaires de sa mère et de ses sœurs. Il s’est immolé pour protester. Sa mort a suscité une vague de protestations dans son pays. Celle-ci a évincé le président Ben Ali du pouvoir. Aujourd’hui on compte plus de 160 immolations en Tunisie ! En remontant le cours de l’histoire, on peut noter l’immolation, sur la place Wenceslas, à Prague, de Jan Palach le 16 août 1969, étudiant Tchécoslovaque qui protestait ainsi contre l’invasion de son pays par l’Urss. Avant cela, en 1963, un bonze vietnamien s’immola à Saïgon pour protester contre le régime dictatorial pro-américain de l’époque.

     Depuis l’acte symbolique et pathétique de Mandiara Ouatara (dû à la « méchanceté du Rdr »), j’ai tenté de savoir, à froid, pourquoi des individus s’immolent par le feu. J’ai compris que ce n’est pas un acte de bravoure ou d’auto-flagellation mais plutôt un acte de protestation qui prend valeur d’offrande et de sacrifice de soi pour les autres. Une psychiatre tunisienne, Rita El Khayat, donne un sens à la « symbolique de l’acte ». D’après elle, « il y a la volonté de marquer l’imagination de l’autre. Cela provoque chez ceux qui assistent ou chez ceux qui en entendent parler un processus horrifique ». Pour elle il y a une sorte de « torche humaine » qui marque et éclaire inévitablement les consciences et peut susciter la révolte populaire. L’immolation par le feu est le « suicide sacrificiel par excellence » qui provoque « une onde de choc » au sein de la société. D’ailleurs, le lieu que choisissent les immolés est toujours symbolique : dans la plupart des cas, devant les présidences de la république et les autres symboles de l’Etat. L’immolation est donc toujours « un acte de protestation publique ». On prend à témoin toute la société pour exprimer son ras le bol devant les injustices d’un pouvoir qui ne se préoccupe pas des pauvres mais qui les opprime et rattrape ceux de son clan, livrant les autres à la misère et à la détresse. Les immolations ont lieu généralement dans les pays où on est au stade zéro de l’être et de sa considération existentielle, où la population est obligée de subir la dictature des gouvernants, où les hommes sont banalisés et opprimés. « C’est la façon la plus voyante de protester quand on ne peut ni parler ni être entendu ». En définitive, relève la psychiatre, c’est le « cri des opprimés de toutes natures ». De façon générale, la réponse des gouvernants aux messages des immolés est triste et méprisante. Un exemple triste chez nous avec le cas Mandiara Ouattara : le porte-parole du gouvernement a fait savoir que depuis que son mentor de Ouattara est au pouvoir, personne n’est jamais venu lui dire qu’il meurt de faim ! Il a aussi dit que « le gouvernement a sa lecture » de ce fait ! Ainsi, le pouvoir, partout, cherche toujours à minimiser et même à humilier l’acte symbolique des immolés. Il les traite même souvent de « fous » ! Mais selon la psychiatre, « c’est une manière de cacher le message, de le discréditer, pour faire taire ce cri » (Pour aller plus loin, cf. www.m.slate.fr/story/33053/immolation-pourquoi). Quand des individus baignent dans un luxe insolent et immérité comme ceux qui nous gouvernent aujourd’hui par les armes, les flammes de l’immolation n’ont aucun sens pour eux mais elles représentent pour les opprimés les flammes de l’amertume et de la douleur atroces. Et pour nous croyants  elles doivent être vues comme les flammes (ou feu) de l’enfer sur terre, les flammes suscitées par le Diable et ses suppôts. Les immolations sont-elles en train de devenir un acte de démocratie ? On peut le croire. Cependant, gageons qu’elles ne fussent pas la solution finale et fatale. Jusque-là on n’a connu que les marches, les grèves de la faim, les sit-in. Aujourd’hui, chez nous, s’ajoute l’immolation dont Mandiara Ouattara est le symbole à la fois historique et démocratique. Le plus cocasse dans cette affaire, c’est qu’elle est un membre actif du parti au pouvoir. Du temps du « méchant Gbagbo », on n’a pas entendu dire qu’un malheureux a tenté de s’immoler pour protester contre l’horrible pouvoir de celui-ci. Il a fallu l’arrivée au pouvoir des « démocrates patentés » pour que quelqu’un, l’un des leurs, s’immole chez nous par le feu ! C’est donc un message fort et pourvu de sens que nous laisse dame Mandiara Ouattara (peut-être une oubliée du rattrapage) et que nous ne devons pas banaliser.

 

Littérature, Sciences humaines et émergence

30/05/2014 19:58 par perekjean

                             Littérature, Sciences humaines et émergence   

 

« On ne peut pas rendre un pays émergent par la littérature. Moi, je n’ai jamais appris que la littérature a permis à un pays d’augmenter son Pib ou de faire de la valeur ajoutée. » Ceci est un extrait des propos que le ministre de l’enseignement supérieur ( !) a tenu devant des universitaires et leurs étudiants à l’université de Bouaké. La gravité de ces propos aurait mérité une réaction proportionnée de l’éminente grise universitaire. Mais nous sommes dans un autre monde et surtout dans un autre pays. Dans un tel pays les propos d’un ministre sont paroles d’Evangile. On les avale pour passer à autre chose même quand ils blessent et défient notre intelligence. En ce XXIe siècle, déclamer devant des universitaires et étudiants en littérature et sciences humaines, et dans un amphithéâtre, que celles-ci ne servent à rien et qu’on n’a même pas besoin de trimer dans les amphithéâtres et bibliothèques pour les acquérir (le ministre nous renvoie à nos aïeux et parents qui seraient ontologiquement littéraires et poètes : « Nous-mêmes, nous sommes des littéraires nés »), c’est faire injure à toute la science. C’est mépriser nos intelligences et nos efforts d’acquisition de la science. Décidément, l’émergence derrière laquelle nous courons tous azimuts peut nous rendre fous dans ce pays. On peut y parvenir avec une canne mais jamais avec les Sciences humaines et la littérature. Le symbole de notre « canne émergente » est ici le fusil. Ce que notre ministre a voulu nous dire et que peut-être nous n’avons pas assez compris, c’est que nous n’avons que des fusils pour émerger. Rien de surprenant pour quelqu’un qui trône dans un gouvernement parvenu au pouvoir par les armes. Quand on a passé soi-même son temps à brasser des milliards à la douane, quand on a compté les fonctionnaires en se décarcassant pour rattraper la plupart d’entre eux et que tout à trac on se retrouve à diriger des universités, on peut dire que la littérature et les Sciences humaines ne valent rien si nous voulons émerger. « Augmenter son Pib » et « faire de la valeur ajoutée » seraient donc pour notre ministre, ce qui est nécessaire pour émerger ! Ainsi, même si les canons peuvent nous aider à augmenter notre Pib et faire notre valeur ajoutée, c’est l’essentiel. Le reste n’est que pure spéculation de l’esprit et bavardage creux pour des gens qu’on paie inutilement et pour des étudiants qu’on forme mais qui ne serviront à rien sinon reprendre les verbiages abasourdissants de leurs maîtres. Ailleurs, les civilisations antiques égyptiennes, européennes et greco-philosophiques et le siècle des lumières au XVIIIe (qui étaient surtout littéraires et philosophiques) ont contribué à la révolution de la science et de l’humanité. Ici, ces mêmes Lettres ne valent rien. Ailleurs, les Sciences humaines contribuent à humaniser le monde, à rendre conscientes les découvertes scientifiques et à les orienter pour la civilisation de l’humanité. Elles posent l’homme comme sujet et fin de la science et non objet de celle-ci. Elles ramènent le développement à l’épanouissement de l’homme et non à sa déshumanisation. Ici, elles ne sont que bavardages et paperasse à brûler. Elles ne sont pas nécessaires pour l’homme d’ici. Je suis convaincu que ces propos démunis de toute rationalité de notre ministre, et qui puent l’ignorance à mille lieues, ont eu au moins l’avantage de retourner dans leur tombe les Platon, Aristote, Denis Diderot, Auguste Compte, Charles Baudelaire, Nicolas Boileau, Jean de La Fontaine, Charles de Secondat (Montesquieu), Jean-Jacques Rousseau, René Descartes, Karl Marx, Jean-Paul Sartre, Friedrich Nietzsche, Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Cheick Anta Diop, Léon-Gontran Damas, Jean-Marc Ela et les autres. Notre ministre a publiquement désavoué leurs sciences, méprisé leur savoir et dénié leur contribution à la civilisation de l’humanité et c’est sûr que bientôt ils ne seront plus les bienvenus dans nos amphithéâtres et pourraient être remplacés par les Guillaume Soro, Watao, Chérif Ousmane, Koné Zacharia qu’on présente aujourd’hui comme modèles de réussite, d’émergence et de civilisation. Avec eux, le Pib et la valeur ajoutée adviennent en vitesse, au bout des cannes et des fusils. Quelques coups de canon suffisent pour cela. Peut-être même que bientôt nos amphithéâtres disparaîtront puisque notre ministre nous invite à aller danser au village : « Est-ce que nous, on a besoin d’apprendre la poésie. Mais, allez au village vous allez voir, quand les gens parlent, vous avez envie de danser tellement ils parlent bien ».  On enseignera alors à nos étudiants le « griotisme », on leur inculquera surtout, pour leur savoir scientifique, la grande science de Kalachnikov, ce Russe qui a inventé l’arme qui porte son nom et qui vient de mourir. Car avec cette kalach au moins, on peut augmenter, à une vitesse exponentielle, notre Pib et faire de la valeur ajoutée pour parvenir, même sur une canne, à notre émergence. Nos universitaires répliqueront-ils aux propos humiliants de leur patron ? Question à un milliard d’Euros. Je doute fort bien qu’ils n’aient pas applaudi à tout rompre ces propos comme leurs collègues Sénégalais avaient applaudi à ceux de Nicolas Sarkozy, dans un autre amphithéâtre, nous martelant que nous autres Noirs, n’avons pas d’ « Histoire » ! Décidément, nos amphithéâtres au lieu d’être les sanctuaires de notre civilisation, sont au contraire les temples de notre humiliation.

 

 

Eglise et débat sur la Cei

24/05/2014 18:02 par perekjean

                                      Eglise et débat sur la Cei

 S’il y une passion qui préoccupe et cristallise aujourd’hui le tumultueux monde politique ivoirien dans toute sa diversité et ses couleurs, des plus doctes aux plus ordinaires, c’est bien le débat sur la nouvelle mouture de la Cei. Si l’argent est le nerf de la guerre, il faut bien admettre que chez nous, en plus de l’argent, il y a aussi cette Cei qui est le nerf de notre guerre. De près ou de loin, l’on assiste ou participe à cette rhétorique politico-électorale qui ne manque aucunement d’intérêts pour diverses raisons que nul n’ignore. On le sait, la Cei est à la base de la guerre qui a violemment secoué et déstructuré le fragile tissu social de notre pays en 2010 et 2011. Cette Cei, chez nous, est la tour de contrôle du fauteuil présidentiel et de tous les insignes du pouvoir qui s’y rattachent. La Cei détient le code d’accès au pouvoir présidentiel. Ainsi, qui la contrôle est plus que sûr de détenir les clefs du palais. Normalement, en tant que Commission indépendante, elle devrait être véritablement indépendante ; c’est-à-dire qu’elle devrait être animée par des citoyens ivoiriens dotés d’une morale, d’une honnêteté et d’un courage peu suspects. Malheureusement notre Commission indépendante à nous est le nid de tous les va-t-en guerre coptés par leurs mentors pour y être leur bras séculiers. Sa composition dont on veut la doter contient déjà les germes et les signes avant-coureurs d’une nouvelle crispation et donc d’une nouvelle guerre bien visible à l’horizon. Un comédien de chez nous a bien dit que quand deux personnes se battent pour une somme de mille francs Cfa, c’est qu’il y en a un qui veut six cents francs au lieu de cinq cents francs qui est la parité parfaite.

     Dans ce grand débat qui fait rage dans la société ivoirienne ces temps-ci, ce qui me surprend, c’est le grand silence de nos hommes de Dieu, surtout de l’autorité catholique de notre pays. Toujours suspectée d’appartenir à un clan ou à un autre, toute chose qui altère gravement la pertinence de ses interventions et la crédibilité de sa mission, notre Conférence épiscopale, refusant d’assumer sa mission prophétique dans une société qui ne la reconnaît plus comme prophète,   préfère peut-être se taire pour préserver le peu d’honneur qui lui reste. Ce qui peut-être la préoccupe en ce moment, c’est le programme des veillées de prière pour la paix et la réconciliation après les élections à venir, quand les armes seraient en train de tonner et que la population serait en train d’être décimée. J’ai toujours dit que cette méthode est inefficace et indigne. La mission de l’Eglise n’est pas d’organiser, comme un pompier, des veillées de prière pour la paix et la réconciliation pour faire plaisir aux hommes politiques. Et j’ai toujours refusé, depuis un certain temps, de participer à un tel montage. Je n’ai jamais considéré Dieu comme un pompier ou un magicien faiseur de paix et de réconciliation. La mission de l’Eglise, surtout dans notre pays en pareille circonstance, est d’attirer publiquement et courageusement, même à cor et à cri, l’attention de ceux qui préparent la prochaine guerre en braquant et prenant en otage la Cei. Si notre Eglise se contente de ce strapontin qu’on lui a donné au sein de cette Commission pour entretenir l’illusion qu’elle est encore importante dans cette société ivoirienne, elle manquera encore une fois, et malheureusement, d’être prophète dans une société prise en otage par des politiciens sans envergure qui trônent avec des armes au sommet de l’Etat. Chez nous, nous devons comprendre la « Nouvelle évangélisation » (formule à la mode aujourd’hui) comme la mission prophétique de l’Eglise dans une société sans valeur et sans morale depuis le sommet jusqu’à la base. La « Nouvelle évangélisation » ne pourra jamais être l’acquisition de « moyens de communication sociale » : journaux, radios, télévisions, sonos pour les veillées de prières. Elle doit être l’insertion concrète de l’Eglise dans la vie sociale, politique et économique du peuple, principalement du peuple martyrisé et souffrant, sacrement de Jésus-Christ. Si l’Eglise de notre pays ne donne de la voix que quand l’Etat lui refuse ses subventions pour ses écoles et ses nombreux pèlerinages en terre sainte, elle ne peut pas être l’espérance du peuple souffrant. « Évangéliser, a dit le pape François, c’est rendre présent dans le monde le Royaume de Dieu ». Pour la « Nouvelle évangélisation », le pape nous invite à sortir du confort de nos églises pour affronter les réalités de nos sociétés : « Sortons, sortons pour offrir à tous la vie de Jésus-Christ…je préfère une Eglise accidentée, blessée et sale pour être sortie sur les chemins, plutôt qu’une Eglise malade de son enfermement et qui s’accroche confortablement à ses propres sécurités. Je ne veux pas une Eglise préoccupée d’être le centre et qui finit renfermée dans un enchevêtrement de fixations et de procédures…Ne nous laissons pas voler la force missionnaire » (La joie de l’Evangile, n°s176, 49 et 109).  Voilà, pour le pape François, et donc pour toute l’Eglise catholique ce que devrait être la « Nouvelle évangélisation ». Si l’Eglise de notre pays veut éviter notre seconde guerre, si elle veut répondre à l’appel du pape pour la « Nouvelle évangélisation », elle doit courageusement prendre part au débat actuel sur la Cei. La politique ne doit plus être pour elle un tabou mais un moyen de communion et de solidarité avec les opprimés de notre pays. Peut-être par là, trouverait-elle une nouvelle jeunesse et une nouvelle crédibilité.

 

 

Crises romancées

16/05/2014 00:09 par perekjean

Crises romancées

Les Africains essaient de comprendre, de vivre et de relater leurs drames et leurs chocs avec l’Occident triomphant sous diverses formes. Calixthe Beyala, dont nous  connaissons l’engagement pour la dignité de l’Afrique vient de publier son dernier roman ce printemps ; (Le Christ selon l’Afrique,  Albin Michel, 2014, 268p.) En parcourant celui-ci d’une puissance descriptive et d’une esthétique académique peu suspectes, je suis tombé sur cette séquence où, par la voix de certains de ses personnages, elle évoque les crises simultanées ivoiriennes et libyennes. La scène, assez comique, se passe à Kassalafam, au Cameroun.

« Au carrefour des Trois-Morts-Six-Accidents, le bombardement de la Côte d’Ivoire et de la Lybie avait déchaîné les passions, rendant mes concitoyens aussi remuants que l’océan Atlantique. Cette ferveur avait dégénéré en discussion sorbonnarde, polémique havardienne, controverse valladolidienne. L’opinion publique kassalafamiène s’était divisée en quatre groupes, des plus doctes aux plus incultes, des plus va-t-en-guerre aux plus fatalistes. Ca conflictuait, désaccordait, querellait ! …L’Afrique affrontait l’Europe pour des vieilles histoires de colonisation et d’esclavage, de néocolonialisme et de mondialisation qui n’avait réussi qu’à mondialiser la misère. Homotype et Doctaire se disputaient avec moult gestes en se lançant des mots aussi piquants que des cactus.

-Que fais-tu du respect de la souveraineté des Etats, Doctaire ? demande Homotype. Que je sache, la Côte d’Ivoire comme la Lybie sont des Etats indépendants. Seuls les peuples doivent décider de leur avenir. C’est du néocolonialisme ! C’est de la prédation pure et simple !  - On n’allait pas laisser ces fous de Kadhafi et de Gbagbo tuer tranquillement leur peuple, s’insurgea Doctaire, un tumulte de sang dans le regard. La démocratie a parlé. Il fallait respecter les voies des urnes. -Tu crois, toi, à cette démocratie au bout des canons ? La démocratie est-elle un produit exportable qu’on impose avec les armes ? - Ils ne veulent pas quitter le pouvoir, fallait faire quelque chose. - En tuant le peuple ? Tu veux que je te le dise, Doctaire ? T’es qu’un colonisé mental ! un esclave avec des chaînes invisibles au cerveau ! Un suppôt de l’impérialisme triomphant !

Les gens applaudissaient tout à tour les rhétoriqueurs, tout en y ajoutant leur grain de sel. Monsieur Dingué ouvrit les paris :

-A deux contre cinq qu’il y aura un cadavre aujourd’hui.

Cette fureur de qui savait avoir déjà perdu la guerre était pathétique. L’Afrique n’avait aucun moyen de réagir à ces agressions. Et s’engueuler nous rendait aussi émouvants qu’un homme qui rêve de s’acheter une fusée alors qu’il ne possède pas un vélo.

-Il faudrait s’engager dans une milice de défense du continent et bouter l’Otan hors de nos frontières, proposa une femme. - Dieu est aux commandes, ne cessaient de répéter les adeptes du prophète. Ces diables de Blancs ainsi que leurs collabos noirs sont déjà vaincus. (…) - Pas étonnant que Doctaire soutienne l’Otan, dit quelqu’un dans la foule. Les Doualas ont toujours collaboré à l’exploitation des Africains. Les ancêtres de Doctaire ont vendu leurs propres frères aux Américains pendant l’esclavage. - Je suis fier des mes origines, s’exclama Doctaire avec dédain. Mes ancêtres n’auraient pas collaboré avec les Blancs que vous seriez encore à vous balader nus dans vos forêts et puis, il y aurait pas eu Barack Obama, premier Président nègre de la première puissance prédatrice du monde.

Un jeune homme bondit sur Doctaire et nous crûmes qu’il allait le frapper, mais il lui dit simplement : - Tu devrais plutôt avoir honte, car les verroteries que les Whites ont donnés à tes ancêtres en contrepartie de leur traîtrise ne recouvrent pas ton indignité chronique. Quant à ton Obama, ce n’est qu’un pantin que la CIA a nommé pour tuer les Africains.

Doctaire poussa un soupir et un flot de sueur dégoulina de son front. Entre deux bafouillis, il rappela que c’était grâce à lui que nous étions en bonne santé. Puis il déterra Hitler dont Kadhafi n’était que la réincarnation…Sous les traits de Gbagbo, il fit renaître Bokassa. Il conclut que tous deux méritaient leur sort, que même la mort était trop belle pour ces dictateurs.

-Mensonges ! hurla Homotype. Mensonge et propagande atlantiste pour recoloniser l’Afrique. L’Otan n’a rien à foutre de la liberté des peuples africains. Pourquoi ne renverse-t-elle pas certains présidents à vie selon vous ? Parce qu’ils les laissent piller sans protester. Mais lorsqu’un dirigeant de notre continent est un nationaliste et un panafricaniste, qu’il travaille pour son pays, il devient l’homme à abattre. - Les peuples ont besoin de nourriture, certes, mais aussi de liberté, dit Doctaire. Les Libyens avaient de la nourriture en abondance, de l’électricité à flots, des maisons gratuites, mais ils étaient privés des libertés fondamentales. - On mange cette démocratie avec quel tubercule ? demanda Abeng, l’autoproclamée reine de beauté. Des macabos, des plantains ou quoi ? Parce qu’on a faim, et leur démocratie, rien à foutre ! » (pp. 83-87).

 

Etats sous tutelle

04/05/2014 23:59 par perekjean

          Etats sous tutelle

     « En quoi et comment les taux de croissance que le continent enregistre en ce moment peuvent-ils être une réponse adéquate à la paupérisation et à l’exil des Africains dans un contexte où l’Etat est sous tutelle et ses contre-pouvoirs sous contrôle ? » (Aminata Traoré, L’Afrique humiliée, Pluriel, 2011, p.222). L’altermondialiste Aminata Traoré pose ici intelligemment la situation actuelle de l’Afrique du point de vue de son rapport et de son histoire avec l’Occident. En effet, au moment où les prophètes annoncent son « embellie et sa croissance économiques », persistent encore des problèmes de fond, des zones troubles que l’Afrique doit résoudre et éclairer elle-même pour les générations présentes et futures dont on dit être les « heureuses bénéficiaires » de notre « croissance » actuelle. Les chiffres qu’on brandit ça et là dans toutes les tribunes et officines pour émouvoir le monde entier et les développeurs de l’Afrique et leurs complices locaux ne sortent que des ordinateurs et calculatrices des mêmes qui exploitent, pillent le continent et maintiennent nos Etats sous leur tutelle. Eux seuls savent ce qui rentre dans leur caisse et ce qui en sort. Quels sont les effets concrets de leurs chiffres sur l’Africain lambda ? Car ces chiffres, on le voit, sont bien loin des drames de nos bidonvilles et des campagnes où nos parents, opprimés et torturés par la misère, ne savent même pas faire leurs calculs. Que signifie pour nos parents pauvres et exploités une « croissance à deux chiffres » ou « une embellie économique » quand ils n’ont même pas deux repas par jour et de l’eau potable ? Ces chiffres peuvent être brandis et justifiés mordicus dans la mesure où nos experts de l’Onu, de la Banque mondiale, du Fmi, de l’Ue ne connaissent qu’Abidjan, Bamako, Ouagadougou, Kinshasa,… et le confort douillé et insolent que ces capitales africaines leur offrent à l’occasion de chacune de leurs nombreuses villégiatures africaines. Connaissent-ils Moussakro, Abattoir II, Sokouradjan, Yaokoffikro, Gohitafla et leurs réalités quotidiennes et connexes ? Il est tout de même stupéfiant et ridicule d’entendre que nous sommes en pleine croissance alors que nous demeurons sous tutelle, toujours exploités et pillés ; alors que nous sommes éternellement réduits en pourvoyeurs de matières premières et que les prix de celles-ci sont injustement et arbitrairement fixés à Londres, Paris et New York au mépris des efforts et des souffrances du travail quotidien de nos parents ; alors qu’avec le Franc Cfa la France détient, comme un usurier, le cordon de notre bourse ; alors que les multinationales viennent étouffer les entreprises locales qu’elles contraignent à mettre la clef sous le paillasson livrant ainsi des milliers de travailleurs au chômage et à la misère; alors que les occidentaux jouent les gendarmes sur nos terres sous prétexte de nous protéger ; alors que nous ne pouvons pas choisir librement ceux qu’on croit capables de nous diriger et que nos dirigeants qu’ils nous imposent vont se soigner en Occident quand ils ont la migraine ou la sciatique. Il n’y a que les applaudimètres de toujours pour croire en de tels incantations et dogmes modernes sortis des intelligences de nos tuteurs pour justifier leur présence envahissante en Afrique. Au même moment où ils tancent nos chefs d’Etat et les reconnaissent comme dictateurs, au même moment ils nous chantent notre « croissance » ! Pourrait-on parler de croissance à Paris tant que la France était sous occupation naziste ? Une telle cacophonie orchestrée avec les chiffres ne peut que nous abasourdir. La métaphore de la « croissance » exagérément développée dans leurs instances nous fait plus de mal que de bien. Pour qui nous prend-on alors? Que font-ils alors des questions de démocratie, de bonne gouvernance, de liberté d’expression et des droits de l’homme qu’ils nous ressassent à longueur de discours ? In fine, pour nous Africains, il nous faut reconnaître, malgré nous, que ce sont les chiffres qui nous gouvernent et constituent notre développement et notre richesse; croissance et développement en chiffres, croissance et développement contrôlés. Entre eux et la réalité, il y a d’énormes fossés que ceux qui les brandissent n’auront jamais le courage et l’honnêteté de franchir.

« En tant que Maliens, nous n’aurions jamais cru qu’un opérateur économique – Orange (c'est-à-dire France Télécom) – pouvait engranger et rapatrier en un an 52 milliards de francs CFA (après impôts) pendant que, à tous les niveaux, on se gargarise de mots sur la lutte contre la pauvreté et la bonne gouvernance », révèle Aminata Traoré (Op. cit., pp.287-288).

Sans doute, pour que nous croyions en leurs chiffres et prophéties, faudrait-il que nous soyons devenus soit idiots, soit ignares ou même les deux à la fois.