Littérature post-crise électorale ivoirienne
15/04/2013 23:42 par perekjean
Littérature post-crise électorale ivoirienne
Chaque période et événement produit et accouche sa propre littérature. Celle-ci permet de fixer les événements de cette période pour la réflexion mais surtout pour la postérité. On y rapporte et analyse ces faits qui ont marqué cette période, les acteurs clés et donc incontournables qui ont suscité ces faits. Pour ce qui concerne notre période, la littérature périodique donne l’image des événements qui ont marqué son histoire. Quand on dit que les Ivoiriens sont formidables, ce n’est pas un simple slogan pour émouvoir quelque esprit. Généralement, quand on dit que les Ivoiriens sont formidables, on fait référence à leur nature humoristique et joviale qui leur fait tourner en bourrique et banaliser leur douleur et leur galère causées par les hommes politiques. Les exemples sont légions qui attestent nos propos. La crise post électorale qui dure depuis novembre 2010 a produit elle aussi sa propre littérature. Nous voulons ici signaler et analyser quelques œuvres nées au cours de cette période douloureuse de notre pays. Cette littérature est abondante. Nous relevons ici les œuvres à notre disposition que nous avions pris le temps de relire et d’essayer de comprendre.
- Gnangui Adolphe, Côte d’Ivoire : 11 avril 2011. Le coup d’Etat de trop de la France en Afrique, Paris, L’Harmattan, 2011, 139p.
Enseignant- chercheur à l’institut national polytechnique Félix Houphouët Boigny de Yamoussoukro, aujourd’hui en exile, le professeur Adon Gnagui rapporte dans ce livre, avec grande émotion, comment il a pu échapper à la mort pendant la crise postélectorale à Yamoussoukro. Dans cet ouvrage, il fait une analyse serrée et assez intelligente des rapports de la France avec la Côte d’Ivoire. Il relève que la Françafrique est l’outil moderne et scientifique de la perpétuation de la domination française en Afrique et particulièrement en Côte d’Ivoire. Dans son analyse, il souligne avec pertinence le rôle et l’implication directe de la France en Côte d’Ivoire et donne également, sans être une redite ou du déjà entendu et lu, les raisons du coup d’Etat électoral de la France : « En réalité le haro de la France sur les pays africains et notamment sur Côte-d’Ivoire trouve sa justification, en tout cas en grande partie, dans le fait qu’elle a peur de l’émergence de ces pays qui lui servent de vache à lait et risquent de ne plus l’être s’ils se tournent résolument vers le développement ou s’ils émergent, ce qui voudrait dire, ou laisse comprendre, que le bonheur de la France devrait faire le malheur des pays africains, comme le sous-tend l’adage » (p.50). Son analyse va surtout au-delà des faits vécus et de l’émotion d’avoir échappé miraculeusement à un meurtre pour décrire et faire découvrir les « fondements de la crise postélectorale » dont l’épicentre est le contrôle des ressources naturelles de notre pays. Comme tous les analystes sérieux et pertinents, il fixe le début de notre galère à partir du coup d’Etat de 1999 dont les auteurs sont au pouvoir aujourd’hui à Abidjan, et place Laurent Gbagbo au centre de la turbulence de la stratégie d’anéantissement de la Côte d’Ivoire menée de main de maître par la France guerrière et pillarde. Dans ce sens, il relève le paradoxe saisissant de la « politique africaine de la France » pour conclure que les événements du 11 avril 2011constituent un coup d’Etat de trop de la France en Afrique.
- ONANA Charles, Côte d’Ivoire. Le coup d’Etat, Paris, Duboiris, 2011, 415p.
Dans la littérature post crise ivoirienne, le best-seller a sans doute été Côte d’Ivoire. Le Coup d’Etat du camerounais Charles Onana, journaliste d’investigation et auteurs de nombreux ouvrages de référence mondiale. Spécialisé dans l’investigation et donc dans les enquêtes serrées, Charles Onana a réussi un véritable coup en faisant parler Laurent Gbagbo depuis sa prison de Korhogo là où ses propres avocats ne pouvaient pas le joindre aussi facilement : « Ce sont les soldats français qui ont tout fait. Ils ont bombardé du 31 mars au 11 avril 2011…En fait, les français ont encerclé la résidence et au lieu d’achever leur mission c’est-à-dire de venir me prendre eux-mêmes, ils ont plutôt envoyé les rebelles me prendre. Je tiens tout de même à préciser qu’ils ont envoyé les rebelles m’arrêter devant les caméras » (pp345-347). Des chapitres tels que la préface de Thabo Mbeki, Le cacao, Armajaro, l’argent et les Ouattara, le combat politique des banques françaises, Sarkozy et le coup d’Etat contre Gbagbo, font figure de révélations quasi inédites qui donnent à ce livre une aura extraordinaire et hors paires. Le reproche qu’on ne pourra jamais faire à ce livre, c’est d’avoir dit la vérité sur les évènements douloureux qui ont dramatiquement heurtés la vie des Ivoiriens. C’est aussi d’avoir abandonné le chemin tracé par les « spécialistes » patentés de l’Afrique qui n’ont qu’une seule lecture de leur objet de spécialités et qui ne connaissent en réalité l’Afrique qu’à travers les cartes postales. D’ailleurs, contre les maîtres-chanteurs occidentaux qui y voyaient et lisaient une diffamation et relevaient selon leur propre lecture, du reste biaisée et volontairement étriquée, un « tissu de mensonges », l’auteur a crié sous tous les toits qu’il était prêt à répondre de son livre devant les tribunaux si le sieur Ouattara l’y convoquait. Mais le maître d’Abidjan n’a jamais osé un tel acte qui ne mettrait qu’à nu toute sa forfaiture. L’analyse de Charles Onana part donc de faits réels, vérifiables dans le temps et l’espace, avec les acteurs clés bien nommés et donc bien connus qui peuvent être repérables et interrogés sur leur rôle dans le drame ivoirien. Ce livre n’est pas de la littérature pure, encore moins de la fiction évasive et en aucun moment, on ne sent une digression de l’auteur par rapport au sujet qu’il a choisi de traiter. Il va droit au but et ne se laisse pas distraire par les évènements qui s’enchainent pourtant les uns après les autres. Notons dans ce sens le titre même de l’œuvre et la courageuse préface de Thabo Mbéki qui de prime abord situent l’enjeu et l’intérêt mêmes de ce livre. Contrairement à la presse occidentale et française en particulier qui ont choisi dès le départ leur camp, guidés certainement par les avantages et les profits du moment, il fait remonter la crise post électorale loin dans le temps et en fait comprendre les enjeux qui somme toute ne sont qu’économiques mais couverts de couches politico-militaires qui la rendent par moments extrêmement incompréhensible voire ennuyeuse pour celui qui ne la vit pas directement au quotidien comme nous. En font foi, les chapitres historiques comme Bédié, la France et l’ivoirité, Ouattara l’héritier contesté, Gbagbo l’opposant historique et Les ennuis de Gbagbo commencent. Ce cadre historique savamment dressé par l’auteur donne à l’amateur de la crise ivoirienne une grille de lecture de première main et un autre son de cloche pour ouvrir son intelligence à la compréhension des faits. Il en est de même des annexes qui, assez documentés, peuvent constituer des sources d’enquêtes. Au total, Côte d’Ivoire. Le coup d’Etat peut être considéré comme un livre d’histoire mis à la disposition des étudiants, des enquêteurs, des chercheurs et des curieux qui refusent de s’abreuver aux sources mensongères de la presse française qui n’est pas une actrice non moins directe de notre malheur. Au terme, son avertissement est précieux : « Il est indéniable que la conquête et la prise de pouvoir d’Alassane Ouattara marquent un tournant décisif dans la culture politique des prochains dirigeants de ce pays » (pp 398-399). Si ce n’est pas un avertissement, c’en est pas loin. Le cas actuel centrafricain en est une réponse évidente.
- BANIAFOUNA, Calixte, Ce que France veut Afrique veut : Le cas de la Côte d’Ivoire, Paris, L’Harmattan, 2011, p.186.
Dans la tragédie ivoirienne, les intellectuels camerounais ont porté à bout de bras leur homologue ivoirien Laurent Gbagbo et son peuple. Eux ont compris que la guerre de la France contre la côte d’Ivoire est en fait la guerre déclarée à toute l’Afrique. Ils ont vu en Laurent Gbagbo le porte-flambeau. On peut citer quelques-uns comme Théophile Kouamouo (qui a dû démissionner de son poste de correspondant du journal français Le Monde en Côte d’Ivoire dès le déclenchement même de notre crise en 2002), Calixte Béyala (qui ne manque aucune occasion pour tancer le pouvoir dictatorial d’Abidjan), Charles Onana dont l’œuvre a été visitée plus haut et Calixte Baniafouna dans cette œuvre que nous étudions maintenant. Dans celle-ci, il voit dans notre crise « la main noire de la France » (pp.39-62). Il relève l’attitude « d’une France nostalgique à jamais » qui a actionné deux leviers dont il demeure encore le maître en Afrique : les leviers « historique » et celui du « choix du candidat » aux élections présidentielles en Afrique (pp.44-45). Il ne manque pas de faire le « procès d’une Afrique incapable » de se donner les moyens intelligents pour résoudre ses propres crises et qui doit toujours brader et vendre sa dignité à l’Occident pour voler à son secours : « L’incapable Afrique ! Incapable de régler ses problèmes. Incapable de se prendre en main. Incapable de se libérer. Incapable de se développer. Et pourtant… » (P.46). Il y analyse « l’illusoire libération des ouattaristes par Nicolas Sarkozy » ; « Héro à Yamoussoukro et à Abidjan où il est accueilli en sauveur par les partisans d’Alassane Ouattara. Debout comme un seul homme, d’un hurlement contagieux, emballant et hystérique, les partisans d’Alassane Ouattara sont dans une euphorie qui n’a de semblable que celle de Nicolas Sarkozy le jour de sa victoire électorale en 2007 » (p.132). Il ne manque pas également de fustiger ce retour en force en colonie. Au total, en suivant certes un discours anti-impérialisme créé par les intellectuels africains épris de libération, Baniafouna C. apporte une touche spéciale qui est une analyse simple mais non moins pointue d’une situation qui mobilise aujourd’hui encore l’univers entier et dont le dénouement reste très attendu.
- Le Toubabou, Cruelle Côte d’Ivoire. L’éléphant et le « machin », Paris, L’Harmattan, 2011, 144p.
Avec ce régime qui a radicalement opté pour la dictature et la maltraitance de son opposition et de tous ceux qui lui portent la critique, il ne fait pas toujours bien de le pourfendre à visage découvert. D’ailleurs lui-même aussi est masqué. L’auteur de ce livre a décidé de ne pas dévoiler son identité propre. Il écrit donc sous un pseudonyme : Le Toubabou. Cependant, son œuvre ne manque pas de pertinence. En remontant aux faits qui ont provoqué notre crise, l’auteur fait découvrir les conditions psychologiques qui ont conduit au drame. Il essaie de faire connaître les principaux protagonistes de notre crise : Laurent Gbagbo et Alassane Dramane Ouattara. Du premier il écrit : « Gbagbo aurait dû organiser l’élection présidentielle, les législatives et les municipales en octobre 2005. Multipliant les prétextes, il a été autorisé par l’Onu à rester sur le trône jusqu’au 31 décembre 2006. Il devait utiliser cette période additionnelle pour organiser les élections. Ce délai de grâce n’a pas été prorogé par l’Onu. Gbagbo était donc forclos depuis cette échéance. A cette époque, l’Onu aurait dû constater sa déchéance et désigner un mandataire chargé d’organiser les élections…dans un cours délai (trois mois par exemple). Gbagbo a profité et abusé de la compréhension, de la mansuétude de l’Onu ; il en a conclu en 2010 qu’il pouvait persister » (p.49). Bien entendu, une telle description et analyse des faits va à l’encontre de la réalité. Car ce n’est pas l’Onu qui a maintenu Gbagbo au pouvoir en 2005. C’est bel et bien la constitution ivoirienne. Pourrait-on vraisemblablement confesser que l’Onu a-t-il jamais manifesté de la « compréhension » et de la « mansuétude » envers Gbagbo Laurent ? D’Alassane Dramane Ouattara, Le Toubabou écrit : « Alassane Dramane Ouattara n’a vécu aucune carrière politique ; il ne fut ni député, ni maire. La seule fonction qu’il exerça en Côte d’ivoire, fut celle de premier ministre, pour laquelle il avait été recruté tel un cadre de direction…Bien que les insurgés du Nord (2002) se réclament de lui, il ne reconnaît aucune responsabilité dans les opérations du 18 septembre 2002 ». On sent chez Le Tababou une volonté de rester à équidistance des différents clans qui se sont affrontés en Côte d’Ivoire. Mais, peut-on trouver quelqu’un de neutre dans notre crise ? Même si son analyse permet de comprendre un tant soit peu un pan de notre misère actuel, Le Toubabou pèche dans certaines analyses à cause de sa volonté de rester neutre et équitable.
- GBALLOU, Roger, Côte d’Ivoire : Le crépuscule d’une démocratie orpheline, paris, L’Harmattan, 2011.
Membre fondateur de la jeunesse du FPI, Roger Gballou, dans ce livre, fait lui aussi une analyse de la crise pré et post électorale et de ses conséquences actuelles sur la vie du pays. Le propos de son livre semble la promotion des libertés publiques et la bonne gouvernance sans lesquelles l’avenir de notre pays sera toujours livré aux mains assassines bénéficiant de complicités malveillantes internes et externes. Le titre du livre est évocateur qui donne une photographie de la réalité actuelle dans le pays. En effet, depuis le 11 avril 2011, le crépuscule étouffe notre démocratie laissée orpheline. Il exalte l’esprit patriotique en Côte d’Ivoire et fait comprendre que l’humilité, dans l’état actuel de notre crise, est un outil de gouvernance et de paix : « l’histoire de la crise ivoirienne montre que seule l’humilité, en tant qu’outil de gouvernance dans une république pré-démocratique permet de préserver la paix, de renforcer les institutions de la République et de consolider la Nation » (p.236). Commencée avant les élections de 2010, l’écriture de cet ouvrage à la fois pré et post électorale a l’avantage de nous promener sur deux moments importants de notre crise qui se tiennent sans jamais s’opposer. On ne peut pas traiter l’un sans s’en référer à l’autre. Il n’hésite pas à conclure que notre élection a été une « symphonie inachevée » qui rend brumeux l’avenir même du pays.
- BLE GOUDE, Charles, Côte d’Ivoire : traquenard électoral, Paris, L’Harmattan, 2011, 137p.
Le leader de la jeunesse patriotique ivoirienne sous Laurent Gbagbo n’est pas uniquement qu’un tribun ou un homme des micros. Il est aussi écrivain. Ses deux premières œuvres ont été de best-seller. Il en a de même de cette troisième écrite en exile. Côte d’Ivoire : traquenard électoral se veut un livre d’engagement qui situe son lecteur dans l’ambiance pré et post électorale. Il fait vivre et revivre toutes les émotions suscitées par cette période tumultueuse de la vie récente de notre pays. Ce qui fait le charme de ces récits, c’est qu’ils sont relatés par un acteur de première main, un protagoniste principal de ces périodes. Ce livre veut aussi retracer le parcours de l’auteur diabolisé par les médias occidentaux et français notamment et injustement sanctionné par la Sulfureuse. Sans passion, Charles Blé Goudé essaie de dire et de faire comprendre ce qu’il est en réalité. Avec la formule célèbre mais volontairement méprisée par ces mêmes médias, « la victoire aux mains nue », l’auteur se pose en son propre avocat et défend sa cause avec fermeté et rigueur face aux juges de ce monde qui semblent déjà l’avoir condamné sans jugement: « Quant à moi, je suis resté fidèle à ma philosophie de toujours : avoir pour souci la vie de ceux au nom de qui je parle. C’est pourquoi, je n’ai pas voulu lancer d’appel à la mobilisation dans un contexte de guerre, où tirer une balle dans la tête d’un être humain était devenu désormais un acte banal. » (p.111). Contre tous ceux qui le condamnent injustement, il répond que « toutes ces accusations sont en réalité non-fondées. Mon combat a toujours été placé sous le signe de la mobilisation populaire non-violente. Et le symbole de ce combat est un matelas, illustrant mon recours à cette méthode connue de tous les adeptes de la non-violence active : les sit-in » (p.108). Quoi qu’on pense de lui, l’auteur de ce célèbre livre restera dans la conscience de la jeunesse ivoirienne et même africaine comme celui qui a tenu de bout en bout le régime et la gouvernance du président Laurent Gbagbo en s’opposant farouchement à l’impérialisme français. Ces appels à la mobilisation pacifique depuis l’éclatement de la guerre en 2002 l’attestent bien. Mais la justice des vainqueurs continuent encore de le poursuivre pour s’être opposé à leur destin.
- Leslie Varenne, Abobo la guerre Côte d’Ivoire : terrain de jeu de la France et de l’Onu, Paris, Mille et une nuits, 2012, 269p.
Ce livre est un témoignage de première main qui a l’avantage de nous faire comprendre les événements douloureux vécus dans cette partie de la capitale économique prise en otage dès janvier 2011 par la bande à IB avec l’aide de la Licorne et de l’Onu. Abobo a été pendant plusieurs semaines le point culminant et dramatique de la crise armée post électorale de notre pays. Les nouvelles qui y provenaient n’étaient pas reluisantes. Le fameux et sulfureux « commando invisible » y sévissait dangereusement en s’attaquant aux forces régulières. Ce livre qu’on peut considérer comme l’agenda public de la guerre d’Abobo nous ouvre l’esprit sur certains faits qui ont défrayé la chronique et qu’on peut aujourd’hui considérer comme les catalyseurs de la crise. Nous pouvons surtout relever « la bataille de l’émetteur » ou « la guerre du cacao ». En le lisant, on ne peut pas douter que Leslie Varenne ait eu des atomes crochus avec ce mystérieux et dangereux « commando invisible ». D’ailleurs les circonstances de la prise de la photo placée en couverture de son livre dit tout sur les relations de l’auteur avec ces rebelles qui ont pris une partie d’Abidjan en otage et traitent directement avec l’hôtel du Golf. L’auteur réussit à décrire, souvent dans les détails surprenants, comment le pays a pu sombrer par Abobo. Elle ne manque pas également de relever que la Côte d’Ivoire était devenue le « terrain de jeu de la France et de l’Onu ». Sa thèse s’appuie sur des faits précis dont elle a eu des informations de premier plan. Française, elle ne manque pas pourtant de fustiger l’attitude incongrue et incompréhensible de son pays dans la crise qui a secoué la Côte d’Ivoire pendant plusieurs années : « Lorsque Guillaume Soro devient le patron de la zone Nord, il a trente et un ans. Comment imaginer qu’un civil aussi jeune puisse avoir sous sa coupe 50% d’un pays comme la Côte d’Ivoire, locomotive de toute l’Afrique de l’Ouest ? Comment croire qu’un jeune homme puisse diriger, avec ses comzones, un territoire riche en diamants et en minerais sans avoir de puissants parrains derrière lui ? » (p.194)
Au total c’est un livre courageux d’histoire qui servira aux générations futures pour se faire une idée précise sur une crise dont les tenants et les aboutissants demeurent encore troubles et obscurs.
- SEHOUE Germain, Le commandant invisible raconte la bataille d’Abidjan, Paris, L’Harmattan, 2012, 83p.
Livre-témoignage ou livre-révélation ? En tout cas, cette œuvre du journaliste du quotidien Le Temps jette un pavé dans la mare de ceux qui, pour nuire à Gbagbo, ont tout orchestré pour produire du faux. En recueillant, par interview, le témoignage édifiant de ce « commandant » du mystérieux « commando invisible », le journaliste-écrivain adopte un mode d’écriture qui était jusque-là assez rare dans la littérature pré et post crise en Côte d’Ivoire. D’ailleurs, ce livre est apparu au cœur des débats lors de la confirmation ou non des charges dans l’affaire procureure contre Gbagbo. La procureure et son équipe ont tenté de dés-authentifier et de discréditer ce livre qui met à nu tout leur mensonge sur les faits pour lesquels ils ont cru devoir déporter Gbagbo à la Cpi. Parlant de la marche des femmes d’Abobo, il dit : « Cela a été mis en scène pour pouvoir constituer les dossiers pour l’incriminer plus tard. La marche avait pour but immédiat d’attirer l’attention de la communauté internationale sur nous, d’influencer l’opinion publique, surtout celle du Panel de l’Union africaine qui planchait sur le dossier ivoirien » (p.42). Ce « commandant invisible » dont l’auteur prouve son existence durant tout le livre dit avoir vécu la guerre d’Abidjan et en raconte ses péripéties dont on ne peut vraiment douter de bonne foi. Quand on sait que la guerre d’Abidjan a été déterminante pour le renversement du président Gbagbo, on peut comprendre tout l’intérêt de ce livre-révélation assez bouleversant. On pourrait reprocher à l’auteur d’être un pro-Gbagbo pur et dur mais son livre ne manque pas moins de pertinence. De notre point de vue, ce qu’il recherche à travers cette interview avec son compagnon, c’est de montrer la vérité crue et l’opposer aux mensonges des médias occidentaux qui travestissent, sous nos tropiques, la vérité de l’histoire et écrive cette histoire selon leur civilisation et leur plan de diabolisation des Africains dignes.
En somme, la littérature post-crise électorale dans notre pays, permettra aux chercheurs, étudiants et aux générations présentes et surtout futures de s’abreuver aux sources de l’histoire récente et bouleversante de notre pays. L’implication directe et brutale de la soi-disant communauté internationale, la France en tête, dans une simple affaire d’élection démontre que les vrais enjeux pour lesquels il fallait « coûte que coûte » organiser ces élections se trouvent cachés. Il ne s’agissait pas en effet de trouver un Ivoirien pour gouverner les autres Ivoiriens, mais quelqu’un pour faire de la Côte d’ivoire la vache à lait de l’Occident et de certains pays voisins dont le Burkina Faso. Les événements actuels surtout à l’ouest le démontrent fort bien. Et tous les moyens ont été employés pour parvenir à cette fin cynique. Pour nous qui essayons chaque jour de comprendre les choses de cette façon, il n’y a pas de doute qu’il nous faut une révolution populaire pour afficher et affirmer davantage notre indépendance.
Père JEAN K.
E-mail : perejeank@yahoo.fr
Tous des criminels
12/04/2013 23:45 par perekjean
Tous des criminels
De tous ceux qui bombent aujourd’hui la poitrine et qui règnent en maîtres absolus, tyrans et dictateurs sur notre pays, qui peut prétendre être saint ? En réalité, tous sont des coupables et dans notre cas, tous sont des criminels à un degré très avancé, mais des criminels bien protégés ici et ailleurs pour les besoins de la cause. Ils se sont installés à la tête d’un Etat qu’ils ont criminalisé à souhait pour le piller et le brader. Selon le psalmiste : « Tous, ils sont dévoyés ; tous ensemble pervertis : pas un homme de bien, pas même un seul » (Psaume 13, 3). Il est heureux que des organisations des droits de l’homme, que je n’ai jamais porté dans mon cœur, assujettis à des pouvoirs financiers, commencent de plus en plus à ouvrir leurs propres yeux et oreilles et ceux de la Nébuleuse sur les crimes odieux et inhumains commis par ceux qui croient encore être saints et ne poursuivent leurs ennemis que dans les autres camps. A l’évidence, ces organisations qui depuis toujours ont soutenu de bout en bout la guerre de Ouattara contre les Ivoiriens dans l’opposition et sa dictature chaude et laide actuelle au palais ivoire, en tournant casaque aujourd’hui, comprennent, même sur le tard, l’horreur et la terreur qui règnent sur le pays, volontairement installées par leur allié et compagnon de guerre de toujours. Sont-ils sincères ou pas et pour quels autres intérêts trouvent-ils aujourd’hui nécessaire de brocarder leur allié qu’ils ont toujours porté et protégé pour les intérêts du ventre, la « ventrologie » ? Une chose est sûre, quel que soit le temps, la vérité rattrape toujours le mensonge. En exposant maintenant publiquement l’ignominie de leur allié et de ses affidés et autres suppôts, et en lui intimant même l’ordre de les livrer à la vindicte populaire et à la justice, ils se rendent bien compte que celui-ci n’était pas «l’honnête homme » qu’il prétendait être et qui a rallié à sa sulfureuse cause tout le monde entier. Le Rdr dont il est encore le chef malgré les normes constitutionnelles, n’est-il pas arrivé au pouvoir dans « le feu, la flamme et la boue » comme l’a révélé sans se tromper l’un de ses suppôts trop bavard et beaucoup orgueilleux? Toutes ces organisations qui s’agitent aujourd’hui pour retrouver une certaine crédibilité concernant la situation qui prévaut en Côte d’Ivoire sont-elles capables d’aller jusqu’au bout de leur « sincérité » et de leur soi-disant engagement pour la justice dans le monde et en faveur des plus pauvres et des victimes de notre guerre de pauvres? On ne peut pas le cacher, Ouattara agit ainsi d’abord parce qu’il se croit saint et pur de tout péché, ensuite parce qu’il est toujours rassuré et convaincu du soutien aveugle et inconditionnel de la Sulfureuse, donc intouchable et indéboulonnable et enfin parce qu’il posséderait une fortune immense qui peut faire taire éternellement tous ses détracteurs nationaux et internationaux qui se remuent aujourd’hui contre toute entente. Au nom de tout cela, tout lui est permis : il peut protéger ses criminels et même les promouvoir, aussi analphabètes qu’ils fussent, dans la haute administration ivoirienne sans émouvoir ceux auprès de qui il va tendre chaque jour sa gamelle pour recevoir des miettes. Si notre pays se trouve dans cette léthargie incompressible aujourd’hui, c’est bien parce que des individus au pouvoir qui ne connaissent que le langage des armes et de l’argent et qui ont forgé leurs âmes dans le sang, s’en sont accaparée sous des « bombes démocratiques » larguées par Sarkozy et sa clique licornienne et onusienne. La meilleure façon d’intimider Ouattara, c’est de le convaincre de se reconnaître criminel et donc coupable des exactions qui secouent ce pays depuis son entrée fracassante en Côte d’Ivoire et dans la politique de ce pays. Il les a toujours niées par pure lâcheté même quand le criminel protégé Koné Zacharia a le courage de le désigner publiquement comme le père de la rébellion ivoirienne qui a fait tant de torts et de morts. La réconciliation qui semble tant intéresser et emballer les bailleurs de fonds ne peut qu’être une étape et non la finalité. Quand celle-ci se fait entre vainqueurs et contre les vaincus, elle ne peut que susciter d’autres criminels potentiels. En la posant comme une obligation sans vraiment lui donner les moyens de sa pleine réalisation, elle devient un chiffon rouge pour indexer les opposants qui refusent de s’y reconnaître et de les identifier comme de dangereuses personnes qui « portent atteinte à la sûreté de l’Etat ». Comme l’on soutient mordicus que notre réconciliation doit se faire obligatoirement dans la justice, on ne peut pas fermer les yeux sur les crimes de Ouattara et de sa bande armée de criminels qui pavoisent aujourd’hui au sommet de l’Etat et dans tout le monde entier pour protéger leurs butins de guerre. De plus, en les désignant comme des « sauveurs », Ouattara ouvre la boîte de pandore et autorise ainsi tout Ivoirien capable de s’exprimer par les armes de le faire pour revendiquer ses droits. On ne le dira jamais assez, notre pays est devenu lamentable. Il ne promeut aujourd’hui aucune vertu et éthique capable de porter l’espérance de la génération future. Des criminels l’ont pris en otage et le brade à tout venant contre espèce sonnante et trébuchante. S’il existe encore des Ivoiriens capables de revendiquer leur droit et honneur violés et violentés, c’est le moment de le faire sinon, la clique criminelle au pouvoir ne nous fera que faire découvrir le fait accompli. Tout mon soutien à tous ses enseignants qui affrontent aujourd’hui le feu de la lutte pour revendiquer leur dignité bafouée par un pouvoir exercé par des gens dont la plus part n’ont pas « fait les bancs ». Je leur consacrerai la rubrique de samedi prochain.
11 avril 2011-11 avril 2013: une saison d'anomie
11/04/2013 23:21 par perekjean
11 avril 2011-11 avril 2013 : une saison d’anomie[1]
- Le chaos
Qu’est-ce que l’anomie ? L’anomie, c’est l’anarchie, le chaos où un Etat devenu volontairement fou peut entrainer au suicide collectif, une société, une nation et tout un peuple. Selon Larousse (différent du Kandiarousse !), l’anomie est l’état de désorganisation, de déstructuration d’un groupe, d’une société, dû à la disparition partielle ou totale des normes et des valeurs communes à ses membres.
Il y a deux ans, jour pour jour, que la Côte d’Ivoire, naguère « havre de paix » a sombré dans son anomie à elle, son chaos, sa déstructuration. Tout a commencé par des « bombes démocratiques » qui ont pilonné toute l’étendue du pays durant plusieurs jours. Témoin oculaire, j’ai vu les avions de guerre de l’onuci bombarder nuitamment les camps militaires de Daloa pour y massacrer les « miliciens pro-Gbagbo ». Mon âme était dans la peine et la douleur m’étreignait à ce moment-là. Acteurs principaux de ce drame collectif sans nom et indigne: Alassane Dramane Ouattara, ses complices et hommes-liges Soro Guillaume, Nicolas Sarkozy et son Union Européenne que sert sans retenu l’ONU. Tout a commencé donc par le chaos et l’évocation de ces tristes noms ne nous ramène qu’à ce triste enfer que nous avons vécu dramatiquement sur terre sous la conduite de Paris. Le but de tout ce chahut organisé en haut lieu était d’enlever du pouvoir Laurent Gbagbo, cet individu, ce digne fils de l’Afrique qui n’a jamais voulu se courber devant la Françafrique et la franc-maçonnerie barbares. Le 11 avril 2011 sonnera désormais pour chacun des Ivoiriens épris de libération et de liberté comme le jour où commença la « grande nuit », ce chaos abasourdissant, ce désordre indescriptible, ce non-droit, cette misère et cette galère chroniques et télécommandées. Le traumatisme causé par tous ces morts qui crient leur vengeance chaque jour ne s’effacera plus jamais de la mémoire d’un peuple volontairement martyrisé pour des questions de pouvoir, d’avoir et de préséance. Le constat est clair et net depuis deux ans : le pays va mal dans sa nouvelle posture visible à l’œil nu et de loin malgré l’opération de charme dont nous sommes accablés chaque jour. Les fondements réels de ce qui constitue un Etat moderne et civilisé sont gravement en déliquescence avancée. La léthargie est profonde et douloureuse. La démocratie arrachée de haute lutte par les esprits libres est pris en otage par des guérilleros et la promotion des frères du clan est érigée en règle d’or de gouvernement. Le musèlement de la presse, la répression barbare des opposants, la torture dans les camps de concentration éparpillés dans tout le pays, le réflexe identitaire, ethnique et clanique sont le programme de gouvernement qui nous est royalement servi aujourd’hui sans scrupule. La pauvreté gangrène la population embastillée et endoctrinée à qui on sert de la communication et du charme tous azimuts pour l’endormir. On nous dit sans vergogne et comme à des idiots que l’argent ne circule pas parce qu’il travaille. Pendant ce temps les scandales financiers sont quotidiens dans le lot de ceux qui pillent le pays et regroupés au sein d’un gouvernement de vainqueurs et particulièrement clanique et ethnique. Ce triste décor est bien dépeint, comme une prophétie, par le savant Wole Soyinka dont le roman Une saison d’anomie inspire le titre de notre présente réflexion : « Les hommes devaient s’attendre à être expulsés de leur maison, à devoir payer des impôts répressifs, à perdre leur emploi et même à être emprisonnés de manière arbitraire et accusés faussement ».[2] Ou encore : « Les escouades de meurtriers qui circulaient en toute liberté, l’armée tout aussi sanguinaire et incontrôlable, ou la police qui dans l’ensemble avait de bonnes intentions mais qui était terrorisée par les deux autres » (p.311). Les récentes révélations d’Amnesty international démontrent l’ampleur du drame ivoire que les complices d’un pouvoir du chaos tentent par tous les moyens et maladroitement d’étouffer et de camoufler pour protéger leurs butins de guerre. Amnesty international a raison : la justice et la loi des vainqueurs règnent dans le pays dirigé par un chef d’Etat planétaire qui passe plus de temps à l’étranger que chez lui.
- Ce que France veut Afrique veut : le cas de la Côte d’Ivoire[3]
La France, qui n’avait jusque-là gagné aucune guerre qui la concernait directement, a pris sa revanche sur la Côte d’Ivoire indocile incarnée par Laurent Gbagbo, symbole encore vivant et intelligent d’une génération insoumise à la dictature occidentale et impérialiste dont elle veut s’en défaire. « Liberté ! Il faut de la liberté en Afrique. Et comment en serait-il autrement ? La question sur la liberté de l’Afrique préoccupe une toute petite poignée d’intellectuels africains qu’on peut facilement compter du bout des doigts. Quant à la majorité des Africains, à peine finissent-ils de dire « nous sommes indépendants » qu’ils entendent l’écho de leur propre voix soutenir le contraire. Et l’on se surprend à répéter avec eux que « oui, nous demeurons assurément assujettis ». Tout ce monde a un maître insolite et secret : la France ».[4]
La France, ce « maître insolite et secret » qui refuse de décoloniser l’Afrique et de se décoloniser elle-même est au début et à la fin de toutes nos crises. Depuis le 11 avril 2011, après avoir bombé la poitrine devant le pauvre Gbagbo, elle s’est définitivement imposée à ceux qu’elle a aidés à s’imposer aux Ivoiriens à travers ses armes et ses « bombes démocratiques ». La France par-ci, la France par-là. Elle veut coûte que coûte rattraper ce grand retard accusé dans le pillage systématique de nos richesses à cause de l’inénarrable et de l’intransigeant Laurent Gbagbo. Pour cela, elle s’est accaparée sans partage et sans vergogne tous les gros marchés et n’est pas prête à faire la passe à personne d’autre. « Durant près de dix années la Côte d’Ivoire va vivre dans l’incertitude avec des gouvernements successifs de partis politiques sur fond d’arnaques perpétuelles et de pillage des richesses naturelles par une rébellion armée qui occupe une moitié du pays sous le regard amusé et complice de la France avec sa force Licorne et la force onusienne. En tout cas, depuis le 11 avril 2011, les Ivoiriens ont compris, ceux en tout cas qui ne voulaient pas voir la réalité en face, que la France est effectivement le maître à penser de toutes ces violences et souffrances mais aussi des inquiétudes dont ils sont victimes depuis 1999 et même un peu avant. M. Laurent Gbagbo a voulu épargner à son peuple et à son pays toutes ces violences inutiles, mais en vain ».[5] Il n’y a donc pas de doute, la France considérera pour longtemps encore la Côte d’Ivoire comme son éternel quartier général, sa vache à lait, sa chasse gardée et son pré-carré qu’elle soumet à sa guise et en coupe réglée. Ce que la France veut, l’Afrique et la Côte d’Ivoire le voudront toujours et forcément, même par la cruauté. Cette méthode est la règle d’or de la Françafrique et de la franc-maçonnerie dont le théorème de base est « s’aligner, se soumettre ou périr ».
- Cruelle Côte d’Ivoire. L’éléphant et le « machin »[6]
Voici donc deux ans que la Côte d’Ivoire vivote au lieu de vivre dans un état d’urgence si bien qu’elle a besoin d’un « programme présidentiel d’urgence » pour sortir de sa galère ; cruelle Côte d’Ivoire, pourtant promise à un bel avenir dès le départ. L’éléphant mord piteusement à la poussière sous le regard complice de ses maîtres qui n’ont pas encore fini de le sucer. Le « machin », coiffé de son casque bleu est impuissant devant la vague impétueuse d’un coq et d’une licorne vêtus en bleu blanc rouge. Depuis deux ans, le destin de notre pays est aux couleurs hexagonales, soit à droit, soit à gauche, toujours et davantage en leur faveur, jamais en la nôtre. « La légitimation des milices privées qui ont rançonné le tiers Nord et Ouest du pays pendant plus de dix ans, a conduit à l’incendie et au pillage non seulement de milliers de demeures privées et d’établissements commerciaux, mais de la plupart des lieux de pouvoir dans Abidjan. Encore le 22 avril (2011), des miliciens ont tenté de voler une voiture 4x4 ; ne sachant pas conduire une voiture à boîte automatique, ils l’ont abandonnée après l’avoir saccagée ; le 24 avril, ils ont « visité » une villa de Riviéra III au mépris de l’article 4 de la constitution. On ne saura probablement jamais quels ont été les auteurs de ces actes, ni quels étaient leur mobiles : terre brûlée, destruction des moyens dont a usé l’usurpateur ? Certains soirs de la fin d’avril 2011, les pharmacies et autres magasins fermaient à 17heures par crainte de pillage…la réputation des com-zones reste tenace ».[7]
Deux années pleines de cruauté et de machin savamment soutenus par la nébuleuse qui ne sait que réciter les leçons des parrains occidentaux et de faire la guerre aux pauvres. Pendant ce temps nous autres, les vaincus de la guerre de la France contre la Côte d’Ivoire, continuons de subir la dictature sanglante de nos bourreaux encagoulés ou à visage découvert. Devenus pour la plupart les pontes impitoyables et insatiables de ce pays et de son système criminalisé, ils nous narguent chaque jour armes aux poings. Ils ne connaissent que le langage des muscles et des armes. Notre humiliation est davantage grande quand on pense que ce pays et sa sécurité sont aux mains d’ignares ne sachant ni lire ni écrire. Nous avons bâti nos universités pour former les chômeurs. La loi de l’anomie dans notre pays, c’est qu’il faut des armes pour se faire une place au soleil. Les études universitaires et leurs diplômes sont justes bons pour les rêveurs et les illuminés de notre « civilisation ».
- Côte d’Ivoire : le crépuscule d’une démocratie orpheline[8]
Disons-le tout net, les « bombes démocratiques » larguées sur les démocrates ivoiriens ont donné une allure de symphonie inachevée à notre idéal commun de démocratie dont nous étions fièrement et jalousement accrochés. Pour nous c’était la démocratie ou rien, la force des idées et des arguments ou rien. Nous étions convaincus que nous étions dans notre bon droit au nom de la démocratie universelle telle qu’elle nous a été enseignée par les occidentaux eux-mêmes dans leurs universités ou les nôtres. Depuis le 11 avril 2011, nos convictions ont été vaincues par les armes et la barbarie. A dire vrai, nous ne croyions pas à la force des armes mais aujourd’hui, nous devrions revisiter nos convictions et certitudes car elles ont été véritablement ébranlées par la terreur et la stupeur. Nous sommes encore sous l’emprise du choc dont la douleur se donne du temps pour se cicatriser. Existe-il une démocratie des bombes et une autre des idées et des arguments ? « Quel Ivoirien n’a pas rêvé sortir de la crise par des élections justes et transparentes ? Nous espérions fortement voir triompher à travers elles notre commune volonté de paix par les urnes. Nous nous sommes acharnés à croire qu’aucun sacrifice ne devrait être ménagé pour faire l’économie de la guerre. Pendant huit années, nous nous sommes privés au quotidien de notre minimum vital, hypothéquant parfois l’avenir de nos enfants et remettant à plus tard nos rêves. Pendant huit ans, nous avons suspendu nos projets en attendant cette échéance électorale. Nous espérions tant pousser un grand ouf de soulagement à la proclamation des résultats définitifs par le Conseil constitutionnel. Nous nous projetions déjà dans nos maquis, buvant et dansant joyeusement pour fêter la victoire de la démocratie ivoirienne. Hélas cette joie-là ne sera pas au rendez-vous, une taupe attendait, tapie dans l’ombre de cette euphorie ambiante, pour voler, au temps marqué, la joie du peuple innocent. Sale temps pour les démocrates ivoiriens pour cette symphonie inachevée ».[9] N’empêche, il nous faut continuer de croire aux valeurs existentielles qui fondent l’homme et l’éloignent de la bestialité. On peut perdre ses convictions pour un temps. Mais sous la pression des réalités et de leurs événements, il nous faut revenir à notre être profond, celui-là même qui nous différentie de ceux qui croient aux « vertus » des armes. Retrouvons notre symphonie subversive, celle qui nous a fait braver les chars de la Licorne devant l’hôtel ivoire aux heures chaudes de la rébellion armée d’Alassane Dramane Ouattara. Croyons en la démocratie et non aux armes.
- Face à l’anomie, créer et ouvrir de nouvelles perspectives
La guerre est-elle finie en Côte d’Ivoire ? Même les « vainqueurs » n’ont pas de réponses à cette questions pourtant existentielle pour l’avenir de notre pays. Mais, la guerre peut-elle vraiment finir en Côte d’Ivoire ? La configuration politique actuelle ne laisse pas présager d’un bel avenir. Le pays est pris en otage par un clan qui impose son chaos et sa dictature depuis deux ans au reste de la population. Les frères du Nord qui n’arrivent pas encore à se défaire du tribalisme et de l’arrogance du pouvoir dans lesquels on les a embobinés narguent les autres peuples. Ils disent et chantent que c’est leur tour et qu’ils doivent faire boire aux autres qui les maltraitaient, le calice jusqu’à la lie. L’armée, la fonction publique, les structures de l’Etat sont rattrapées et tribalisées. On s’accroche au chef-frère pour manger avec lui pendant qu’il est encore temps. Depuis deux ans, l’horizon s’assombrit. Ceux qui refusent de s’aligner sur la nouvelle orthodoxie politique et le nouveau credo social qu’on leur impose par la violence sont estampillés « pro-Gbagbo », poursuivis, traqués, matraqués et emprisonnés, torturés à mort par une armée de vauriens et de tueurs à gage. La réconciliation se fait entre vainqueurs d’une guerre qu’ils n’ont pas eux-mêmes livrée. On se réconcilie pour avoir le temps de voler, piller et tuer davantage et accroitre son butin de guerre. Cependant, malgré le chaos, nous ne devons pas nous soumettre ou nous démettre ou plus grave démissionner en abandonnant nos convictions de toujours qui ne nous trompent pas. Malgré tout, nous ne devons pas « perdre le nord »[10] « Chacun voit et se voit avec des yeux qui ne sont jamais neutres. Ils se trouvent influencés par le passé, une histoire de douleur ou objet de nostalgie, un présent plein de défis multiformes et un futur rempli d’aspirations diverses».[11] Il nous faut donc sortir de notre chaos suicidaire pour scruter davantage l’horizon noircit par notre bestialité. Le chaos n’est jamais éternel. Ceux qui chez nous ont pris la démocratie en otage en nous bombardant depuis deux ans doivent obligatoirement comprendre qu’aucune dictature, aussi violente et furieuse fût-elle, n’est éternelle. Selon le sage d’Israël, il y a un temps pour tout. Le nôtre sera de donner une âme à notre pays déstructuré, laminé et pillé. La réconciliation ne doit pas être une priorité si elle doit servir à l’anomie, à des causes obscures et mafieuses. Ouvrons donc de nouvelles perspectives, celles qui doivent impérativement porter nos espoirs et nos ambitions légitimes après ces deux ans de misères et de galères rapprochées scientifiquement planifiées et imposées, marque déposée de ceux qui règnent sur Abidjan.
[1] J’emprunte ce titre du célèbre roman de Wole Sonyinka, Une saison d’anomie, Paris, Belfond, 1973,386p.
[2] Ibid. p.109.
[3] Ceci est le titre de l’excellent ouvrage de Calixte Baniafouna, docteur en informatique, membre de Transparence Internationale France, analyste politique et économique. Cet ouvrage est paru aux éditions L’Harmattan en décembre 2011.
[4] Baniafouna Calixte, Ce que France veut France veut : Le cas de la Côte d’Ivoire, Paris, L’Harmattan, 2011, p.9.
[5] Gnangui Adolphe, Côte d’Ivoire : 11 avril 2011. Le coup d’Etat de trop de la France en Afrique, Paris, L’Harmattan, 2011, p.69.
[6] Cf. Le Toubabou, Cruelle C^te d’Ivoire. L’éléphant contre le « machin », Paris, L’Harmattan, 2011, 148p.
[7] Ibid., pp76-77.
[8] GBALLOU Roger, Côte d’Ivoire : le crépuscule d’une démocratie orpheline, Paris, L’Harmattan, 2011, 272p.
[9] Ibid., p.263.
[10] Séry Bailly, Ne pas perdre le nord, Abidjan, Educi, Coll. Mémoires et documents, 2005, 194p.
[11] Ibid.
11 avril 2011-11 avril 2013: une saison d'anomie
11/04/2013 23:21 par perekjean
11 avril 2011-11 avril 2013 : une saison d’anomie[1]
- Le chaos
Qu’est-ce que l’anomie ? L’anomie, c’est l’anarchie, le chaos où un Etat devenu volontairement fou peut entrainer au suicide collectif, une société, une nation et tout un peuple. Selon Larousse (différent du Kandiarousse !), l’anomie est l’état de désorganisation, de déstructuration d’un groupe, d’une société, dû à la disparition partielle ou totale des normes et des valeurs communes à ses membres.
Il y a deux ans, jour pour jour, que la Côte d’Ivoire, naguère « havre de paix » a sombré dans son anomie à elle, son chaos, sa déstructuration. Tout a commencé par des « bombes démocratiques » qui ont pilonné toute l’étendue du pays durant plusieurs jours. Témoin oculaire, j’ai vu les avions de guerre de l’onuci bombarder nuitamment les camps militaires de Daloa pour y massacrer les « miliciens pro-Gbagbo ». Mon âme était dans la peine et la douleur m’étreignait à ce moment-là. Acteurs principaux de ce drame collectif sans nom et indigne: Alassane Dramane Ouattara, ses complices et hommes-liges Soro Guillaume, Nicolas Sarkozy et son Union Européenne que sert sans retenu l’ONU. Tout a commencé donc par le chaos et l’évocation de ces tristes noms ne nous ramène qu’à ce triste enfer que nous avons vécu dramatiquement sur terre sous la conduite de Paris. Le but de tout ce chahut organisé en haut lieu était d’enlever du pouvoir Laurent Gbagbo, cet individu, ce digne fils de l’Afrique qui n’a jamais voulu se courber devant la Françafrique et la franc-maçonnerie barbares. Le 11 avril 2011 sonnera désormais pour chacun des Ivoiriens épris de libération et de liberté comme le jour où commença la « grande nuit », ce chaos abasourdissant, ce désordre indescriptible, ce non-droit, cette misère et cette galère chroniques et télécommandées. Le traumatisme causé par tous ces morts qui crient leur vengeance chaque jour ne s’effacera plus jamais de la mémoire d’un peuple volontairement martyrisé pour des questions de pouvoir, d’avoir et de préséance. Le constat est clair et net depuis deux ans : le pays va mal dans sa nouvelle posture visible à l’œil nu et de loin malgré l’opération de charme dont nous sommes accablés chaque jour. Les fondements réels de ce qui constitue un Etat moderne et civilisé sont gravement en déliquescence avancée. La léthargie est profonde et douloureuse. La démocratie arrachée de haute lutte par les esprits libres est pris en otage par des guérilleros et la promotion des frères du clan est érigée en règle d’or de gouvernement. Le musèlement de la presse, la répression barbare des opposants, la torture dans les camps de concentration éparpillés dans tout le pays, le réflexe identitaire, ethnique et clanique sont le programme de gouvernement qui nous est royalement servi aujourd’hui sans scrupule. La pauvreté gangrène la population embastillée et endoctrinée à qui on sert de la communication et du charme tous azimuts pour l’endormir. On nous dit sans vergogne et comme à des idiots que l’argent ne circule pas parce qu’il travaille. Pendant ce temps les scandales financiers sont quotidiens dans le lot de ceux qui pillent le pays et regroupés au sein d’un gouvernement de vainqueurs et particulièrement clanique et ethnique. Ce triste décor est bien dépeint, comme une prophétie, par le savant Wole Soyinka dont le roman Une saison d’anomie inspire le titre de notre présente réflexion : « Les hommes devaient s’attendre à être expulsés de leur maison, à devoir payer des impôts répressifs, à perdre leur emploi et même à être emprisonnés de manière arbitraire et accusés faussement ».[2] Ou encore : « Les escouades de meurtriers qui circulaient en toute liberté, l’armée tout aussi sanguinaire et incontrôlable, ou la police qui dans l’ensemble avait de bonnes intentions mais qui était terrorisée par les deux autres » (p.311). Les récentes révélations d’Amnesty international démontrent l’ampleur du drame ivoire que les complices d’un pouvoir du chaos tentent par tous les moyens et maladroitement d’étouffer et de camoufler pour protéger leurs butins de guerre. Amnesty international a raison : la justice et la loi des vainqueurs règnent dans le pays dirigé par un chef d’Etat planétaire qui passe plus de temps à l’étranger que chez lui.
- Ce que France veut Afrique veut : le cas de la Côte d’Ivoire[3]
La France, qui n’avait jusque-là gagné aucune guerre qui la concernait directement, a pris sa revanche sur la Côte d’Ivoire indocile incarnée par Laurent Gbagbo, symbole encore vivant et intelligent d’une génération insoumise à la dictature occidentale et impérialiste dont elle veut s’en défaire. « Liberté ! Il faut de la liberté en Afrique. Et comment en serait-il autrement ? La question sur la liberté de l’Afrique préoccupe une toute petite poignée d’intellectuels africains qu’on peut facilement compter du bout des doigts. Quant à la majorité des Africains, à peine finissent-ils de dire « nous sommes indépendants » qu’ils entendent l’écho de leur propre voix soutenir le contraire. Et l’on se surprend à répéter avec eux que « oui, nous demeurons assurément assujettis ». Tout ce monde a un maître insolite et secret : la France ».[4]
La France, ce « maître insolite et secret » qui refuse de décoloniser l’Afrique et de se décoloniser elle-même est au début et à la fin de toutes nos crises. Depuis le 11 avril 2011, après avoir bombé la poitrine devant le pauvre Gbagbo, elle s’est définitivement imposée à ceux qu’elle a aidés à s’imposer aux Ivoiriens à travers ses armes et ses « bombes démocratiques ». La France par-ci, la France par-là. Elle veut coûte que coûte rattraper ce grand retard accusé dans le pillage systématique de nos richesses à cause de l’inénarrable et de l’intransigeant Laurent Gbagbo. Pour cela, elle s’est accaparée sans partage et sans vergogne tous les gros marchés et n’est pas prête à faire la passe à personne d’autre. « Durant près de dix années la Côte d’Ivoire va vivre dans l’incertitude avec des gouvernements successifs de partis politiques sur fond d’arnaques perpétuelles et de pillage des richesses naturelles par une rébellion armée qui occupe une moitié du pays sous le regard amusé et complice de la France avec sa force Licorne et la force onusienne. En tout cas, depuis le 11 avril 2011, les Ivoiriens ont compris, ceux en tout cas qui ne voulaient pas voir la réalité en face, que la France est effectivement le maître à penser de toutes ces violences et souffrances mais aussi des inquiétudes dont ils sont victimes depuis 1999 et même un peu avant. M. Laurent Gbagbo a voulu épargner à son peuple et à son pays toutes ces violences inutiles, mais en vain ».[5] Il n’y a donc pas de doute, la France considérera pour longtemps encore la Côte d’Ivoire comme son éternel quartier général, sa vache à lait, sa chasse gardée et son pré-carré qu’elle soumet à sa guise et en coupe réglée. Ce que la France veut, l’Afrique et la Côte d’Ivoire le voudront toujours et forcément, même par la cruauté. Cette méthode est la règle d’or de la Françafrique et de la franc-maçonnerie dont le théorème de base est « s’aligner, se soumettre ou périr ».
- Cruelle Côte d’Ivoire. L’éléphant et le « machin »[6]
Voici donc deux ans que la Côte d’Ivoire vivote au lieu de vivre dans un état d’urgence si bien qu’elle a besoin d’un « programme présidentiel d’urgence » pour sortir de sa galère ; cruelle Côte d’Ivoire, pourtant promise à un bel avenir dès le départ. L’éléphant mord piteusement à la poussière sous le regard complice de ses maîtres qui n’ont pas encore fini de le sucer. Le « machin », coiffé de son casque bleu est impuissant devant la vague impétueuse d’un coq et d’une licorne vêtus en bleu blanc rouge. Depuis deux ans, le destin de notre pays est aux couleurs hexagonales, soit à droit, soit à gauche, toujours et davantage en leur faveur, jamais en la nôtre. « La légitimation des milices privées qui ont rançonné le tiers Nord et Ouest du pays pendant plus de dix ans, a conduit à l’incendie et au pillage non seulement de milliers de demeures privées et d’établissements commerciaux, mais de la plupart des lieux de pouvoir dans Abidjan. Encore le 22 avril (2011), des miliciens ont tenté de voler une voiture 4x4 ; ne sachant pas conduire une voiture à boîte automatique, ils l’ont abandonnée après l’avoir saccagée ; le 24 avril, ils ont « visité » une villa de Riviéra III au mépris de l’article 4 de la constitution. On ne saura probablement jamais quels ont été les auteurs de ces actes, ni quels étaient leur mobiles : terre brûlée, destruction des moyens dont a usé l’usurpateur ? Certains soirs de la fin d’avril 2011, les pharmacies et autres magasins fermaient à 17heures par crainte de pillage…la réputation des com-zones reste tenace ».[7]
Deux années pleines de cruauté et de machin savamment soutenus par la nébuleuse qui ne sait que réciter les leçons des parrains occidentaux et de faire la guerre aux pauvres. Pendant ce temps nous autres, les vaincus de la guerre de la France contre la Côte d’Ivoire, continuons de subir la dictature sanglante de nos bourreaux encagoulés ou à visage découvert. Devenus pour la plupart les pontes impitoyables et insatiables de ce pays et de son système criminalisé, ils nous narguent chaque jour armes aux poings. Ils ne connaissent que le langage des muscles et des armes. Notre humiliation est davantage grande quand on pense que ce pays et sa sécurité sont aux mains d’ignares ne sachant ni lire ni écrire. Nous avons bâti nos universités pour former les chômeurs. La loi de l’anomie dans notre pays, c’est qu’il faut des armes pour se faire une place au soleil. Les études universitaires et leurs diplômes sont justes bons pour les rêveurs et les illuminés de notre « civilisation ».
- Côte d’Ivoire : le crépuscule d’une démocratie orpheline[8]
Disons-le tout net, les « bombes démocratiques » larguées sur les démocrates ivoiriens ont donné une allure de symphonie inachevée à notre idéal commun de démocratie dont nous étions fièrement et jalousement accrochés. Pour nous c’était la démocratie ou rien, la force des idées et des arguments ou rien. Nous étions convaincus que nous étions dans notre bon droit au nom de la démocratie universelle telle qu’elle nous a été enseignée par les occidentaux eux-mêmes dans leurs universités ou les nôtres. Depuis le 11 avril 2011, nos convictions ont été vaincues par les armes et la barbarie. A dire vrai, nous ne croyions pas à la force des armes mais aujourd’hui, nous devrions revisiter nos convictions et certitudes car elles ont été véritablement ébranlées par la terreur et la stupeur. Nous sommes encore sous l’emprise du choc dont la douleur se donne du temps pour se cicatriser. Existe-il une démocratie des bombes et une autre des idées et des arguments ? « Quel Ivoirien n’a pas rêvé sortir de la crise par des élections justes et transparentes ? Nous espérions fortement voir triompher à travers elles notre commune volonté de paix par les urnes. Nous nous sommes acharnés à croire qu’aucun sacrifice ne devrait être ménagé pour faire l’économie de la guerre. Pendant huit années, nous nous sommes privés au quotidien de notre minimum vital, hypothéquant parfois l’avenir de nos enfants et remettant à plus tard nos rêves. Pendant huit ans, nous avons suspendu nos projets en attendant cette échéance électorale. Nous espérions tant pousser un grand ouf de soulagement à la proclamation des résultats définitifs par le Conseil constitutionnel. Nous nous projetions déjà dans nos maquis, buvant et dansant joyeusement pour fêter la victoire de la démocratie ivoirienne. Hélas cette joie-là ne sera pas au rendez-vous, une taupe attendait, tapie dans l’ombre de cette euphorie ambiante, pour voler, au temps marqué, la joie du peuple innocent. Sale temps pour les démocrates ivoiriens pour cette symphonie inachevée ».[9] N’empêche, il nous faut continuer de croire aux valeurs existentielles qui fondent l’homme et l’éloignent de la bestialité. On peut perdre ses convictions pour un temps. Mais sous la pression des réalités et de leurs événements, il nous faut revenir à notre être profond, celui-là même qui nous différentie de ceux qui croient aux « vertus » des armes. Retrouvons notre symphonie subversive, celle qui nous a fait braver les chars de la Licorne devant l’hôtel ivoire aux heures chaudes de la rébellion armée d’Alassane Dramane Ouattara. Croyons en la démocratie et non aux armes.
- Face à l’anomie, créer et ouvrir de nouvelles perspectives
La guerre est-elle finie en Côte d’Ivoire ? Même les « vainqueurs » n’ont pas de réponses à cette questions pourtant existentielle pour l’avenir de notre pays. Mais, la guerre peut-elle vraiment finir en Côte d’Ivoire ? La configuration politique actuelle ne laisse pas présager d’un bel avenir. Le pays est pris en otage par un clan qui impose son chaos et sa dictature depuis deux ans au reste de la population. Les frères du Nord qui n’arrivent pas encore à se défaire du tribalisme et de l’arrogance du pouvoir dans lesquels on les a embobinés narguent les autres peuples. Ils disent et chantent que c’est leur tour et qu’ils doivent faire boire aux autres qui les maltraitaient, le calice jusqu’à la lie. L’armée, la fonction publique, les structures de l’Etat sont rattrapées et tribalisées. On s’accroche au chef-frère pour manger avec lui pendant qu’il est encore temps. Depuis deux ans, l’horizon s’assombrit. Ceux qui refusent de s’aligner sur la nouvelle orthodoxie politique et le nouveau credo social qu’on leur impose par la violence sont estampillés « pro-Gbagbo », poursuivis, traqués, matraqués et emprisonnés, torturés à mort par une armée de vauriens et de tueurs à gage. La réconciliation se fait entre vainqueurs d’une guerre qu’ils n’ont pas eux-mêmes livrée. On se réconcilie pour avoir le temps de voler, piller et tuer davantage et accroitre son butin de guerre. Cependant, malgré le chaos, nous ne devons pas nous soumettre ou nous démettre ou plus grave démissionner en abandonnant nos convictions de toujours qui ne nous trompent pas. Malgré tout, nous ne devons pas « perdre le nord »[10] « Chacun voit et se voit avec des yeux qui ne sont jamais neutres. Ils se trouvent influencés par le passé, une histoire de douleur ou objet de nostalgie, un présent plein de défis multiformes et un futur rempli d’aspirations diverses».[11] Il nous faut donc sortir de notre chaos suicidaire pour scruter davantage l’horizon noircit par notre bestialité. Le chaos n’est jamais éternel. Ceux qui chez nous ont pris la démocratie en otage en nous bombardant depuis deux ans doivent obligatoirement comprendre qu’aucune dictature, aussi violente et furieuse fût-elle, n’est éternelle. Selon le sage d’Israël, il y a un temps pour tout. Le nôtre sera de donner une âme à notre pays déstructuré, laminé et pillé. La réconciliation ne doit pas être une priorité si elle doit servir à l’anomie, à des causes obscures et mafieuses. Ouvrons donc de nouvelles perspectives, celles qui doivent impérativement porter nos espoirs et nos ambitions légitimes après ces deux ans de misères et de galères rapprochées scientifiquement planifiées et imposées, marque déposée de ceux qui règnent sur Abidjan.
[1] J’emprunte ce titre du célèbre roman de Wole Sonyinka, Une saison d’anomie, Paris, Belfond, 1973,386p.
[2] Ibid. p.109.
[3] Ceci est le titre de l’excellent ouvrage de Calixte Baniafouna, docteur en informatique, membre de Transparence Internationale France, analyste politique et économique. Cet ouvrage est paru aux éditions L’Harmattan en décembre 2011.
[4] Baniafouna Calixte, Ce que France veut France veut : Le cas de la Côte d’Ivoire, Paris, L’Harmattan, 2011, p.9.
[5] Gnangui Adolphe, Côte d’Ivoire : 11 avril 2011. Le coup d’Etat de trop de la France en Afrique, Paris, L’Harmattan, 2011, p.69.
[6] Cf. Le Toubabou, Cruelle C^te d’Ivoire. L’éléphant contre le « machin », Paris, L’Harmattan, 2011, 148p.
[7] Ibid., pp76-77.
[8] GBALLOU Roger, Côte d’Ivoire : le crépuscule d’une démocratie orpheline, Paris, L’Harmattan, 2011, 272p.
[9] Ibid., p.263.
[10] Séry Bailly, Ne pas perdre le nord, Abidjan, Educi, Coll. Mémoires et documents, 2005, 194p.
[11] Ibid.
La croix de Jésus-Christ comme lieu de la libération en Afrique selon Jean-Marc Ela
05/04/2013 12:46 par perekjean
La croix de Jésus-Christ comme lieu de la libération en Afrique selon Jean-Marc Ela
Dans cette partie nous allons examiner tour à tour :
- Le cri de l’homme africain et la libération de l’Afrique en Jésus-Christ ;
- Comprendre la croix de Jésus-Christ à partir des pauvres en Afrique ;
- Changer la situation par la croix de Jésus-Christ ;
Jean Marc Ela soutient que dans la mesure où la croix de Jésus exprime la passion des pauvres en Afrique, il nous faut nécessairement assumer les conflits et les luttes par lesquels se crée le Royaume.[1] Comme nous l’avons vu plus haut, la croix est l’un des thèmes centraux de la christologie de Jean-Marc Ela. D’ailleurs, nous avons pu relever qu’il identifie la douleur de l’Afrique et ses souffrances à celles de Jésus-Christ, qu’il appelle « le Crucifié du Golgotha». Cette croix qui était un instrument d’humiliation et de condamnation à mort, le Christ en fait un symbole de la lutte contre toute forme de servitude et de mort dans le monde.
Etienne Kaobo allant dans le sens de Jean-Marc Ela soutient que « c’est face à cette Afrique d’en-bas qui révèle au grand jour les pauvres et les systèmes nationaux et internationaux de paupérisation que se présente le projet de libération de Jésus-Christ comme libérateur ».[2] Ce projet de libération n’a aucun sens en dehors de la croix qui est pour Jean-Marc Ela à la fois le lieu de l’amour de Jésus-Christ, le lieu de la douleur et le lieu de la libération des pauvres en Afrique. Il soutient que l’amour de Jésus-Christ pour les pauvres se révèle davantage sur la croix et se répand jusqu’aux profondeurs de la lutte contre le mal et en faveur des déshérités dans un projet de libération dont il est le guide. Il invite à retrouver le drame du Noir à travers la crucifixion en relevant que chaque taudis de nos villes africaines est un véritable calvaire.[3]C’est pourquoi, pour Jean-Marc Ela, désormais, le scandale de la croix ne serait plus l’humiliation et la honte qu’elle renferme, mais son indifférence et son impassibilité vis-à-vis des drames qui tuent les pauvres et du projet de libération qui conduit leurs actions. Ce projet de libération se résume en trois volets essentiels : 1) Le cri de l’homme africain et la libération de l’Afrique en Jésus-Christ ; 2) Comprendre la croix de Jésus-Christ à partir des pauvres en Afrique ; 3) Changer la situation par la croix de Jésus-Christ.
- Le cri de l’homme africain et la libération de l’Afrique en Jésus-
Christ
Pour Jean-Marc Ela, le cri de l’homme africain est le cri de Jésus qui meurt sur la croix sous la pression des chefs religieux et politiques de Jérusalem : « un grand cri et dans les larmes » selon l’épître aux Hébreux (5, 7). Ce cri résume en lui-même celui de l’humanité en général et en particulier celui de l’Africain ; vu que depuis des siècles notre continent demeure la terre des douleurs où la souffrance, l’oppression et la misère s’identifient parfaitement à l’homme.[4]Ce cri est donc celui des pauvres d’Afrique qui manifestent ainsi leur mécontentement et indignation, même leur révolte face à ce qu’ils subissent de la part des hommes. Malgré la haine qui le suscite, ce cri n’est pourtant pas un cri de vengeance et de haine contre les bourreaux.[5]
Dans le sens de Jean-Marc Ela, le Symposium des évêques d’Afrique reconnaît et soutient que cet homme africain, selon notre foi, le Christ est venu le sauver et le libérer de son cri de douleur; une libération de tout ce qui opprime l’homme. Pour les Evêques africains, cette libération n’est pas seulement d’ordre spirituel ou intérieur. Elle doit avoir un impact direct sur la vie concrète, individuelle de l’Africain.[6]Selon Jean-Marc Ela, ce cri que pousse quotidiennement l’homme africain « n’est pas exclusivement le cri de la souffrance, c’est aussi un cri d’espérance ».[7]Et cette espérance naît et subsiste de la foi en Jésus-Christ. Dès lors, pour lui, lire l’Evangile de Jésus-Christ dans ce contexte de domination et de mépris, c’est se résoudre à « se situer du côté de ceux qui s’efforcent de rendre à l’homme africain la puissance de l’espoir».[8]Il suggère une relecture de la Bible qui doit conduire à renoncer à dissimuler les contradictions de nos sociétés africaines en ignorant la clameur des «exclus du festin». Ce cri qui devient espérance d’un peuple meurtri est donc le chemin actuel de la libération de l’Afrique en Jésus-Christ. Selon le psalmiste, « un pauvre a crié, Dieu l’écoute et le délivre de ses angoisses » (Ps 34, 18).[9] Notre libération part donc du cri de Jésus-Christ sur la croix et trace ainsi pour nous de nouvelles voies,[10]celles de la « résistance à toute structure d’oppression ».[11] Elle ouvre également de nouvelles perspectives selon Jean-Marc Ela : «Dans toute rencontre où je révèle à un homme sa dignité de fils de Dieu, une société nouvelle commence à naître, celle où le pauvre cesse de croire que sa misère ou sa condition résulte d’une malédiction ou d’une fatalité».[12] De cette façon, le cri de Jésus n’est pas neutre. Il est poussé en faveur des pauvres dont il porte dans sa chair l’épreuve de la souffrance, de la douleur et de l’humiliation.[13]
En partant donc du cri de l’homme africain, Jean-Marc Ela pose à la conscience de l’Afrique et des Africains, la question inévitable de la solidarité qui pour lui ne doit pas être envisagée uniquement en termes d’aides caritatives à des affamés et à des nécessiteux abandonnés dans nos villages ou à ceux rasant les murs de nos villes. Ce cri de l’homme africain est donc un cri de libération dont le Christ est l’instigateur, un cri de solidarité pour vivre et non pour mourir, pour résister et non pour abdiquer, un cri pour prendre conscience et non pour se réfugier dans la fatalité qui est synonyme de déchéance et de mort. C’est pourquoi, pour Jean-Marc Ela, «tout le problème est là : dire Dieu dans une pratique de la foi où il s’agit de savoir ce que je veux faire de l’homme placé sur mon chemin : un être humain qui a droit à la vie ou bien un esclave à vie»[14]dont les cris de douleur n’émeuvent personne.
Pour tout dire, à partir du cri de Jésus-Christ sur la croix, Jean-Marc Ela appelle à une nouvelle analyse de la souffrance de l’Africain méprisé et abandonné. Bien évidemment, il nous propose de ce fait une nouvelle clé de compréhension de la croix de Jésus-Christ. Il nous fait remarquer que le cri de Jésus n’est pas poussé dans un temple d’or ou un sanctuaire, mais plutôt dans un endroit banalisé, là où personne n’accorde aucun intérêt à personne, encore moins aux marginalisés et condamnés à mort. C’est pourtant là qu’il entend l’appel et les cris de détresse des malheureux et intervient pour eux. Cela démontre fort bien que le Christ ne se laisse pas enchaîner et encastrer dans des structures humaines, là où l’on tente d’étouffer les cris de misère.
Ici s’amorce donc une révolution. Elle part hors des structures habituelles. Pour Jean-Marc Ela, l’Eglise ne doit pas s’inscrire dans une logique d’étouffement de la douleur des malheureux. Il fait savoir que l’Eglise n’a de sens chez nous que si elle devient le lieu où se fait entendre le cri de l’homme, du pauvre, du malheureux, à la suite de Jésus-Christ qui rend toujours présents les gestes du Dieu de l’Exode.[15]Il l’invite également à s’interroger sur elle-même, sur ce qu’elle est et fait en Afrique dans la lutte auprès de ceux qui apprennent à survivre à travers la lutte.[16] Derrière cette idée, il y a inévitablement une invitation pressante à comprendre autrement la croix de Jésus-Christ.
Prochainement : Comprendre la croix de Jésus-Christ à partir des pauvres en Afrique ; - Changer la situation à partir de la croix de Jésus-Christ
[1] Cf. Jean-Marc, ELA, Ma foi d’Africain, p.168.
[2] Etienne, KAOBO, S., Op. cit., 180.
[3] Cf. Jean-Marc, ELA, Ma foi d’Africain, p.193.
[4] Cf. Yao, ASSOGBA, Op. cit., p.76.
[5] Cf. Jean-Louis, SOULETIE, La croix de Dieu. Eschatologie et histoire dans la perspective christologique de Moltmann, Paris, Cerf, Coll. « Cogitatio fidei » n° 201, 1997, 409p.
[6] Cf. Jean-Marc ELA et René LUNEAU, Op.cit., p.205.
[7] Ibid., p.76.
[8] Jean-Marc, ELA, Le cri de l’homme africain. Questions aux chrétiens et aux Eglises d’Afrique, p.165.
[9] Selon l’adage, le cri du pauvre monte jusqu'à Dieu mais il n'arrive pas à l'oreille de l'homme.
[10] Pour Bernard Olivier, le salut par Jésus-Christ ne s’est pas déclenché sur la croix : il est à l’œuvre dans toute sa vie et dans ses gestes quotidiens. Le Christ est sauveur non par telle action unique. Il l’est par tout ce qu’il est et par tout ce qu’il fait ; Cf. Bernard, OLIVIER, Développement ou libération. Pour une théologie qui prend parti, Bruxelles, Vie ouvrière, 1973, p.51.
[11] Jean-Marc, ELA, Le cri de l’homme africain. Questions aux chrétiens et aux Eglises d’Afrique, p.165.
[12] Ibid., pp.165-166.
[13] Jean-Marc ELA nous invite à étudier le thème du cri des malheureux et des opprimés qui parcourt la Bible depuis le meurtre d’Abel par son frère (Gn4, 10). Nous pouvons voir notamment comment Dieu devient sensible à la misère de son peuple réduit en esclavage en Egypte (Ex3, 7-9). De même dans les psaumes, le thème du cri est abordé pour exprimer la persécution et l’oppression (Ps 5, 2-3 ; 9, 13 ; 16, 6). De leur côté, les prophètes font entendre les cris des malheureux (Is 5, 7). Dans sa lettre, st Jacques fait savoir que le salaire qu’on n’a pas donné aux ouvriers crie vers Dieu (Jc5, 4). Saint Jean dans l’Apocalypse annonce un ciel nouveau et une terre nouvelle où il n’y aura « ni deuil, ni cri, ni souffrance » (Ap21, 4).
[14] Jean-Marc, ELA, Le cri de l’homme africain. Questions aux chrétiens et aux Eglises d’Afrique, p.166.
[15] Cf. ID., Ma foi d’Africain, p.189.
[16] ID., Le cri de l’homme africain. Questions aux chrétiens et aux Eglises d’Afrique, p.165.
La Pâques originelle
05/04/2013 10:35 par perekjean
La pâque originelle
Comment célébrer la Pâque du Seigneur aujourd’hui dans un continent étranglé, et humilié, exploité, esclavagisé et recolonisé, meurtri et renié ? Cette question qui n’est pas seulement d’ordre théologique ou liturgique doit hanter forcément nos esprits et nos intelligences d’Africains. Pour cette pâque, les églises africaines ont fait le plein de leurs fidèles depuis le jeudi saint jusqu’au dimanche de la Résurrection en passant par la douloureuse et terrifiante journée du vendredi saint et la veillée du samedi saint. Les chrétiens africains n’ont point voulu, pour rien au monde, manquer les derniers évènements qui ont rythmé la vie de notre Seigneur Jésus-Christ. Et nous prêtres, n’avons pas manqué non plus l’occasion de ressasser nos sempiternels sermons sur l’amour du prochain, le pardon à nos bourreaux comme le Christ l’a fait sur la croix de la terreur, la réconciliation avec nos ennemis les plus jurés sans laquelle nous risquons de brûler tous comme des idiots et bien d’autres prêches de ce genre qui pour dire vrai n’intéressent plus assez nos fidèles qui nous écoutent malgré eux. Tous ces sermons de pâque réchauffés pour la circonstance manquent cruellement d’originalité parce qu’ils passent tous sur la réalité de la pâque que nous célébrons aujourd’hui. A l’origine, la pâque est une libération. En effet, pris en esclavage en Egypte par Pharaon et son peuple, Israël crie sa misère et sa désolation à Dieu. Et Dieu qui entend toujours le cri du malheureux suscite un digne fils des hébreux, Moise, pour engager le processus de libération de l’esclavage égyptien. C’est ce que fit Moise. De son côté, le Christ, nouveau Moise, en acceptant la crucifixion, se rend solidaire de tous les pauvres et de leur misère. Le faisant, il entre en opposition directe avec tous les dictateurs du monde qui oppriment, appauvrissent, exploitent et terrorisent les peuples pauvres dont la plupart se retrouvent en Afrique. Ainsi, célébrer la Pâque, fête de la libération, chez nous en Afrique aujourd’hui c’est refaire le geste de libération de Moise et de Jésus-Christ. La pâque célébrée en Afrique doit être solidaire de toute la misère qui ronge ce continent. Elle doit surtout relever et dénoncer à suffisance toutes les structures qui fabriquent les pauvres en Afrique et créent ruines et désolations. Comment annoncer le christ crucifié, mort et ressuscité dans un continent étranglé par les puissances occidentales de plus en plus barbares et avares qui appauvrissent tout un continent et y sèment les rebellions et les guerres pour assurer dans le sang leur domination sans partage du monde ? Cette question, en mon sens, doit être fondamentale pour nous Africains quand nous célébrons la Pâque de nos jours. Elle doit même être l’enjeu essentiel de notre foi africaine en ce siècle commençant. Réduire le chemin de croix du vendredi saint à un simple mime pour susciter l’émotion, les larmes et la pitié d’une foule de curieux, c’est refuser d’assumer notre responsabilité vis-à-vis de la mission de libération que le Christ confie aujourd’hui à l’Eglise africaine. On ne peut donc pas célébrer la pâque au milieu d’un peuple exploité et appauvri par le nouvel ordre mondial sans cœur pour l’Afrique et les pauvres qui y vivent sans allusion à leurs misères chroniques. Comment proclamer la résurrection de Jésus-Christ dans un pays comme le nôtre où ceux qui le gouvernent sont des hommes d’affaire beaucoup plus préoccupés par le désir de voler, de détourner et d’accumuler que de s’occuper du bien-être de ceux qu’ils disent gouverner ? Comment célébrer la pâque dans notre pays bradé et vendu à la France ? Les Ivoiriens ont faim et sont appauvris de plus en plus pendant qu’une caste embourgeoisée incompétente parvenue au pouvoir par la violence les défie chaque jour par sa haine et son mépris visiblement affichés. Nous n’avons pas besoin de dessins pour comprendre que ceux qui nous gouvernent aujourd’hui sans nous et contre nous sont là pour s’enrichir et faire plaisir à leurs amis hexagonaux qui les ont placés là. La vraie pâque en Afrique et chez nous en ces temps de douleurs et de lamentations profondes, c’est montrer au peuple le chemin de sa libération à la suite de Jésus-Christ le Libérateur. Le Christ ne nous libère pas seulement de Satan et du péché. En mourant sur la croix du Golgotha, il nous libère de nos bourreaux d’hier et d’aujourd’hui qui ont pris le visage même de Satan et du péché à travers des gouvernements installés par la France sur notre continent, assoiffés de sang, de pouvoir et de richesse au mépris et aux dépens des pauvres. Si l’Eglise d’Afrique et de chez nous veut être crédible, elle ne doit pas accompagner et se faire complice des pouvoirs qui appauvrissent et oppriment ses fidèles et le peuple. Elle doit célébrer la pâque originelle, celle qui libère de l’esclavage et de l’oppression et donne à l’homme toute sa dignité d’enfant de Dieu, créé à son image et à sa ressemblance.
Mon homélie pour la veillée pascale 2013
01/04/2013 19:33 par perekjean
PAR SA RESURRECTION LE CHRIST NOUS LIBERE
Essayons de nous souvenir des différents événements que nous venons de vivre ces jours-ci :
- le dimanche des rameaux, le christ est entré de façon triomphale à Jérusalem, allant ainsi courageusement au-devant de sa mort. Nous-mêmes avions dans la ferveur africaine commémoré cet événement sur notre paroisse.
- le mardi saint, autour de notre évêque, nous avions participé à la messe chrismale, au cours de laquelle les différentes huiles que l’Eglise utilise dans la liturgie et pour la sanctification de ses fidèles ont été bénites :
* l’huile des catéchumènes qui servira à oindre ceux d’entre nous qui se préparent à devenir chrétiens par la catéchèse ;
* l’huile des malades pour réconforter, soutenir et guérir ceux d’entre nous qui souffrent douloureusement dans leur corps ;
* le Saint chrême, pour diverses bénédictions et la réception des sacrements de baptême, de la confirmation et de l’ordre ;
- le mercredi saint, dans la ferveur et la solidarité, nous avons mis notre église en état de propreté pour célébrer les différentes festivités pascales ;
- le jeudi saint, nous nous sommes rappelé la Cène du Seigneur, l’institution de l’Eucharistie et celle du sacerdoce. Au cours de cette messe, des pieds ont été lavés pour nous rappeler et vivre nous-mêmes ce geste d’humilité, de service et de don de soi accompli par le Christ lui-même.
- Le vendredi saint, avec le grand chemin de croix, la lecture de la passion du Christ et la vénération de la Croix, nous nous sommes rappelé les derniers instants de la vie du Christ ; événements douloureux auxquels nous avions participé avec foi ;
- Aujourd’hui samedi saint, nous sommes à la veillée pascale, veillée caractérisée par le rappel incessant de la lumière et l’écoute prolongée des Ecritures. Nous chantons et dansons la résurrection de notre Seigneur Jésus-Christ que la mort n’a pas retenu captif.
Nous sommes de plain-pied dans la joie pascale joie vers laquelle ont convergé tous les jours et tous les événements dont nous venons de nous rappeler le souvenir.
Avec le pape Jean Paul II, disons qu’aujourd’hui, l’Eglise s’arrête près du tombeau vide, encore une fois stupéfaite. Comme Marie Madeleine et les autres femmes, venues embaumer le corps du Crucifié, comme les apôtres Pierre et Jean, accourus sur la parole des femmes, l’Eglise s’incline sur le tombeau dans lequel le Seigneur a été déposé après la crucifixion.
Aujourd’hui, jour de la Résurrection, je fais mienne l’annonce du message céleste : « Il est ressuscité, il n’est pas ici » (Mc16, 6). Oui, la vie et la mort se sont affrontées et la Vie a triomphé pour toujours. Tout est orienté de manière nouvelle vers la vie, vers la vie éternelle !
« L’Agneau a racheté les brebis ; le Christ innocent a réconcilié l’homme pécheur avec le Père ». Avec les armes de l’amour, Dieu a vaincu le péché et la mort. Le Fils éternel, qui s’est dépouillé lui-même pour prendre la condition du serviteur obéissant jusqu’à la mort sur la croix (Ph2, 7-8), a vaincu le mal à la racine, ouvrant aux cœurs repentants le chemin du retour au Père. Il est la Porte de la Vie qui, à Pâques, triomphe sur les portes de l’enfer. Il est la Porte du salut, grande ouverte pour tous, la porte de la divine miséricorde, qui jette une lumière nouvelle sur l’existence humaine.
Pour mieux saisir l’importance de cet événement pascal que nous célébrons aujourd’hui même, je vous rapporte ce petit conte appris de mon grand-père : « Autrefois, la vie et la mort vivaient ensemble. Ils étaient même de grands amis, des alliés sûrs. Mais un jour, la mort, voulant supplanter la vie, la tua et l’avala net. Mais du ventre de la mort, la vie grignota, grignota, grignota la mort. Et la vie tua ainsi la mort et sortit vivante et victorieuse du ventre de la mort.»
Ce jour est donc Jour de Pâques, Jour de la Résurrection. Le jour où la mort a été définitivement vaincue par la vie. Et nous croyons, nous, que le Christ est vraiment ressuscité car lui qui est la vie a vaincu la mort pour toujours. Il n’a pas fait semblant de mourir et il n’a pas aussi fait semblant de ressusciter. Il est mort et ressuscité, un point un trait. Car, si nous confessons que Jésus n’est pas ressuscité, on ne peut croire en lui comme Sauveur : on peut seulement, au plus, le vénérer comme simple maître. On peut l’évoquer mais non l’invoquer. On peut parler de lui mais non lui parler. On peut se le rappeler mais non l’écouter. Si le Christ n’est pas ressuscité, ce sont les chrétiens qui le font vivre, et non lui qui les fait vivre.
La Pâques, c’est le passage : passage de l’esclavage à la liberté, de la domination à la libération, de la mort à la vie. En tant que telle, la célébration de la Pâques nous intéresse forcément en premier lieu, Africains et Ivoiriens que nous sommes. Pourquoi ?
D’abord, souvenons-nous du cynique esclavage égyptien imposé aux Israéliens en Egypte. Rappelons-nous la misère, le mépris, la haine, la domination et l’extermination qu’a subis ce peuple sur ordre du très célèbre Pharaon. Eh bien ! Malheureusement, aujourd’hui, les Israéliens, il y en a encore et les Pharaons pullulent dans le monde entier, toujours prêts à soumettre à l’esclavage et à la domination les peuples faibles, pauvres, les peuples sans. Ils ont crée des blocs à partir desquels ils règnent en maîtres criminels sur le monde, avec mépris, haine, domination, semant partout où ils passent misère, abomination et extermination des pauvres qui sont aujourd’hui les nouveaux Israéliens. Comme Pharaon et son clan d’autrefois, ces nouveaux Pharaons insatiables ne veulent rien laisser, ils veulent tout piller et tout prendre, ne laissant aux pauvres que guerres, misères et coups d’Etat. Tout y passe, esclavage, colonisation et néo-colonisation et les plus puissants méprisent toujours les plus faibles. Quelle haine et quelle histoire !
Ensuite, souvenons-nous aussi qu’au plus fort de sa souffrance, de son drame et de son traumatisme, Israël a crié vers le Seigneur et le Seigneur a entendu son cri de détresse. Relisons avec intérêt ce passage du livre de l’Exode : le Seigneur dit à Moïse : « J’ai vu la misère de mon peuple en Egypte et je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvées. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Egyptiens et le faire monter de ce pays vers un bon et vaste pays, vers un pays ruisselant le lait et le miel.» (Ex3, 7).
Ainsi, au début de la Pâques, il y a d’abord et avant tout un plan de libération de l’esclavage et de la souffrance de l’homme et des peuples et ce plan est bien orchestré par le Seigneur lui-même. C’est pourquoi on ne peut pas célébrer la Pâques du Seigneur de nos jours en évacuant cet aspect de sa libération. Au demeurant, Pâques=Libération, qu’on le veuille ou non. Et comme Dieu regarde et voit toujours la misère de son peuple et entend ses cris de détresses et de misères, chaque Pâques célébrée, surtout dans le camp des pauvres et des maltraités est la célébration même de la libération de ces pauvres. C’est aussi et surtout leur Résurrection, c’est-à-dire un peuple qui meurt à la misère pour renaître au bonheur en Dieu, un peuple qui refuse de mourir pour embrasser une vie nouvelle suscitée par le Christ, vie nouvelle en un Dieu qui sait voir la misère et la détresse de son peuple et entendre ses cris de détresse, d’angoisse et de désolation.
Telle doit être aujourd’hui encore, frères et sœurs, la Pâques que nous célébrons. C’est donc une grande fête pour nous : fête des vaincus sur leurs envahisseurs, fête de la victoire sur la défaite, fête de la liberté sur la dépendance, fête de la libération sur les nouveaux types d’esclavage, fête de la vie sur la mort, fête du vrai Dieu, le Dieu de la vie sur les faux dieux, les dieux de la mort qui ne sèment que horreur, terreurs et abominations dans le camp des pauvres et dans le monde.
C’est pourquoi, on ne peut pas célébrer cette fête de la vie, cette Pâques du Seigneur, dans le contexte actuel de notre pays sans porter un regard serein de foi sur ce qui s’y passe. Car, malheureusement encore, cette Pâques 2013, comme les dernières, se célèbre dans une situation difficile de pauvreté qui s’accroît chaque malgré les chiffres qu’on nous communique ; une situation de tristesse angoissante, de désolation et fortement stressante. L’insécurité, nous dit-on, est galopante et c’est chaque jour que nous apprenons que d’honnêtes citoyens sont abattus froidement par des personnes en armes, incontrôlables et qui ne savent que parler le langage des armes. On ne peut pas célébrer cette fête sans passer à tous ces Ivoiriens injustement emprisonnés depuis plusieurs années et pour lesquels aucune action en justice n’est entreprise. Que la raison habite leurs geôliers. Comment peut-on aussi célébrer cette fête de pâques sans faire cas de nos frères en exile, souffrant la pauvreté, la misère et la désolation ? Pensons à ces frères torturés loin des caméras et de micros. Pensons aussi à ces familles que la pauvreté malmène chaque jour à cause de politiques dont l’essentiel consiste à enrichir ceux qui sont au pouvoir et appauvrir tous les autres. Célébrons cette pâques en pensant à notre Ecole encore entrée dans la zone rouge de la turbulence. La haine habite encore les cœurs, la course au pouvoir s’est transformée en lutte armée et impitoyable dans tous les camps, personne ne veut lâcher du lest, personne ne veut faire la passe à l’autre. La réconciliation est prise en otage. Pendant ce temps tout le monde souffre, ou du moins, les pauvres continuent de s’appauvrir, tandis que les riches (anciens ou nouveaux) et tous ceux qui profitent des hommes au pouvoir surtout des anciens chefs de guerre devenus responsables s’engraissent davantage, vautrés dans leur salon feutré, roulant dans des voitures 4x4, tous vitres teintés, faisant ici et là des dons pour expier certainement leurs fautes. Le pays est pris en otage par des assoiffés de pouvoir qui mènent tout le peuple dans leur bateau. Les intérêts des plus forts sont mis en avant, au mépris du peuple et du pays. On ne s’intéresse à notre pays, aujourd’hui que pour son cacao, son pétrole et ses autres matières premières. Malgré tout, nous sommes officiellement reconnus pays pauvre très endetté. Et nous en sommes fiers. L’argent et le pouvoir ont aveuglé ceux qui aspirent diriger ce pays et ceux qui le dirigent déjà. L’égoïsme a envahi les cœurs, la haine a fermé la foi, le mépris du peuple a fermé les cœurs contre la raison et le bon sens. Dans tout ce boucan démocratique pour accéder au pouvoir même par les bombes et s’y installer définitivement, le peuple continue son chemin de croix malgré lui et demeure donc impuissant face aux nouveaux Pharaons de tout bord qui déploient d’énormes moyens pour le maintenir dans cet état en vue de l’exploiter davantage.
Frères et sœurs, aujourd’hui où nous célébrons notre Pâques, c'est-à-dire notre libération, le message de paix à porter et à proclamer haut et fort face à cette situation de misères, de déchéances et de catastrophes dans notre pays et causés par des insatiables du pouvoir, est de dire à nos « leaders » que leurs propositions ne nous intéressent point, que leurs ambitions ne sont point les nôtres, que leur combat n’est pas le nôtre car il est trop violent et égoïste et que leur comédie ne nous intéresse plus. Tout ce qui nous intéresse, c’est qu’ils soient des leaders de paix et non des leaders armés, des chefs de bandes qui lorgnent le fauteuil présidentiel et donc prêts à se tirer dessus dès la première occasion. Le peuple a faim et veut manger dignement son pain à la sueur de son front, dans la tranquillité et la paix que lui donne le Christ ressuscité. L’argent du peuple ne circule pas. Il est injustement concentré entre les mains d’une minorité qui le dilapide et fait le boucan dans le monde entier. Chantons haut et fort à leurs oreilles que le Christ nous a libérés et donc nous ne sommes plus leurs sujets et objets d’ambition illégitime. Nous sommes libres dans le Christ, parce que nous sommes morts et ressuscités avec lui et donc que nos chers leaders avec leurs maîtres de l’extérieur nous laissent survivre. Nous voulons manger et boire dans la paix. Nous ne voulons pas mourir. Nous avons droit à la vie. Nous voulons vivre car notre foi nous intime l’ordre de vivre. Nous voulons passer de l’abîme de la mort dans lequel ils nous ont plongés à la lumière de la vie que le Christ nous communique aujourd’hui même.
Tel est, frères et sœurs, le message de Pâques à communiquer partout dans notre pays, tout en priant pour que la raison habite chacun de nous. Mettons-nous ensemble pour construire un pays d’amour et de paix. La haine et la vengeance ne suscitent que d’autres haines et vengeances. Comprenons que le plus fort d’aujourd’hui ne le restera pas éternellement. Alors, chers ivoiriens, chers chrétiens et fidèles de sainte Marie de Zuénoula, le message de la pâques, c’est la vie qui passe par l’amour, le pardon et la vraie réconciliation.
Que le Christ, mort et ressuscité, ouvre nos cœurs et nos esprits à la raison, à l’amour, au partage, à la libération et surtout à la foi.
Mon homélie du jeudi saint 2013
01/04/2013 19:26 par perekjean
Nous célébrons en ce jour trois événements en un seul : le lavement des pieds de ses disciples par le Christ, l’institution de l’Eucharistie et l’institution ou l’ordination des premiers prêtres de l’Alliance nouvelle par le Christ au service de l’Eucharistie.
- Le lavement des pieds
L’évangéliste saint Jean qui est d’ailleurs le seul des écrivains sacrés à nous rapporter cet événement important du dernier moment de la vie de Jésus, nous dit qu’ « au cours du repas…Jésus se lève de table, quitte son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture ; puis, il verse de l’eau dans un bassin, il se met à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture ». Encore aujourd’hui pour nous, ce geste ne nous paraît pas encore banal. Il dépasse notre entendement, notre façon de comprendre les choses et leurs logiques en tant qu’humain. Et nous nous demandons comment Dieu a-t-il pu faire cela ! Comment a-t-il pu faire cela lui dont son précurseur Jean Baptiste a dit qu’il n’est même pas digne de lui défaire les sandales des pieds ! Et le voilà lui-même en train de laver les pieds de ses disciples et de les essuyer ! Cette grande surprise passée, entrons en nous-mêmes pour découvrir la beauté, la splendeur, la clarté, la noblesse et la charité de cet acte que Jésus pose vis-à-vis de ses disciples. Le sens de l’acte que pose Jésus ici se trouve dans l’acte lui-même. En effet, Jésus s’identifie pleinement et totalement à l’homme ordinaire, c'est-à-dire à l’homme banalisé, rejeté, que personne ne se retourne pour regarder à son passage. Cet homme banalisé et rejeté, humilié et méprisé, haï et vomi même par les siens, se trouve concentré, sur notre paroisse, dans l’image et le visage de ce petit garçon de moins de dix ans que nous voyons claudiquant et quémandant notre charité à l’entrée même de notre église et qui le soir venu, se cache pour s’abriter dans nos salles ou quand cela lui est possible, dans l’église même. Ce petit garçon, c’est bel et bien Eric que nous appelons affectueusement Erico. Erico est un petit garçon qui subit cruellement dans sa chaire l’injustice de la nature, de ses propres parents et des hommes et qui est obligé, à son âge et malgré lui, de quémander sa pitance quotidienne pour survivre à la méchanceté de la nature et de l’homme. En regardant très bien le visage d’Erico, nous retrouvons facilement le résumé et le concentré de toute la misère du monde, à l’époque de Jésus comme à la nôtre. Ainsi, dans le visage d’Erico, peut-on voir clairement transparaître celui de l’aveugle mendiant, de l’infirme, du sourd muet, du possédé, en somme, tout ce que l’espèce humaine a de plus inhumain et humiliant. C’est pourquoi, pour Erico, ce n’est pas seulement les pieds qu’il faut laver mais tout le corps, ce corps frêle et inoffensif qui subit cruellement l’agression exagérée et la barbarie de la saleté et de la poubelle des hommes et de la société. Frères et sœurs, en ce jour où Jésus lave les pieds de ses disciples, je compte sur nous pour laver non pas les pieds uniquement, mais tout le corps d’Erico pour lui donner un visage humain et digne dans la ville de Zuénoula qu’il arpente et sillonne chaque jour et sur notre paroisse qu’il fréquente désormais pour avoir de quoi survivre. Car, pour Erico, la passion, le crucifiement et la mort sont quotidiens qui méritent l’égard de ses frères que nous prétendons être. En joignant cet acte du lavement d’Erico à celui du lavement des pieds de ses disciples par Jésus, comprenons que c’est l’acte ordinaire et quotidien de ces petits, ces pauvres, ces moins que rien que Jésus n’imite pas simplement mais accomplit et assume ici en lavant les pieds de ses disciples. En plus, par ce geste banal des pauvres, des petits, des rejetés de la terre, Jésus nous donne une véritable leçon de solidarité avec tous les hommes mais particulièrement avec les pauvres et plus concrètement avec Erico: « Comprenez-vous ce que je viens de faire ? » Nous demande-t-il. « Vous m’appelez ‘Maître’ et ‘Seigneur’, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. » Je suis allé personnellement, conduit par Erico lui-même, un enfant du reste intelligent, à la rencontre de ses parents. Ils m’ont dit, cher monsieur, ce petit n’est pas un homme, il est maudit. Il fait ses besoins dans les habits qu’on lui donne. Nous n’attendons que sa mort pour être tranquilles ou alors faites-en ce que vous-mêmes voulez! Il n’y a pas longtemps, j’ai entendu, pendant que j’étais à mon bureau, au milieu d’un groupe d’enfants de son âge, un autre enfant pleuré amèrement. Ayant reconnu la voix en détresse, j’ai accouru porter mon secours et ma solidarité. Je ne me suis pas trompé, c’était bel et bien la voix fine et inoffensive d’Erico. Je l’ai trouvé au milieu des enfants de son âge, des écoliers, en train d’être insulté et malmené par ceux-ci. Un des enfants du groupe m’a appris qu’un autre a dit à Erico qu’il était vilain et sale et qu’il devrait quitter sur leur chemin sinon il le boxerait chaque fois qu’il le verrait. Je me suis imposé à eux pour sortir Erico de l’agression et de la méchanceté de ces petits, qui certainement, reprenaient à leur profit une leçon bien apprise auprès de leur parent. De ces deux faits que j’ai vécus, j’ai compris comment les adultes et les enfants traitent leurs pauvres, ceux d’entre eux qui n’ont rien et semblent n’être rien. Aujourd’hui, avec ce lavement des pieds, Jésus nous invite à une merveilleuse solidarité fraternelle et universelle où les grands et puissants de ce monde cessent de mépriser et d’écraser les petits, les faibles et les pauvres pour ensemble bâtir une civilisation de l’amour. Frères et sœurs, rejetons nos titres, nos grades, nos diplômes, nos fonctions et nos distinctions respectives pour entrer dans l’intimité et l’humilité mêmes du Christ qui s’est fait serviteur et solidaire de tous.
Ce matin même, à 6h30, je me rendus ici, dans le sanctuaire eucharistique pour faire mon adoration au saint sacrement. Pendant que je priais, j’entendis de petits bruits sur la porte. Comme ils étaient persistants, je vins ouvrir. A ma grande surprise, c’est Erico qui était là. Il cherchait à entrer dans l’église comme il en a désormais pris l’habitude. Ne s’entendant à voir personne dans l’église et effrayé à ma vue, il tenta de s’enfuir. Je le rassurai et lui demandai ce qu’il voulait. Il me dit : « tonton j’ai faim. Je veux manger gbofloto ». En ce jeudi saint, jour de l’Eucharistie, je compris, arrêté en face d’Erico, que personne ne doit avoir faim. En effet, je me demandai comment le Christ peut aujourd’hui même donner son corps et son sang en nourriture et en boisson pour la multitude et me retrouver en face d’un pauvre qui a faim qui plus est un petit enfant ? Je compris alors qu’il fallait donner à manger à Erico. Je ne voulus pas lui donner de l’argent pour aller acheter son gbofloto dans la rue. Et je me suis rappelé la phrase du Christ : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Ainsi, après mon adoration, je suis allé trouver l’abbé Aristide qui m’a remis deux œufs. Je les cassai et fis de l’omelette moi-même. Je coupai un long morceau de pain et les envoyai à Erico que je faisais attendre dans mon bureau. Je vis alors son visage briller et ses yeux blanchir davantage. Il se mit à manger goulument. Ce qui me marqua dans son attitude, c’est qu’Erico a insisté pour partager son pain et son omelette avec un autre petit garçon qui était avec moi. Je compris qu’Erico me rappelait que même les pauvres peuvent eux aussi partager leur pauvreté et le peu qu’ils reçoivent de la charité des autres. Après son repas, je voulus le laver et lui changer ses habits. Je fis même appel à une couturière pour prendre sa mesure et lui coudre des habits neufs pour cette journée. Mais, n’étant pas habitué à une telle attention et affection à son égard, Erico profita d’un moment d’inattention pour disparaître. Je ne le retrouvai qu’un peu plus tard.
Je vous fais le récit de ce fait vécu et qui m’a profondément marqué durant cette journée pour que chacun revoie sa position vis-à-vis des déshérités. Sachons que le Christ a pris l’image des pauvres et s’est rendu solidaire d’eux. On ne peut pas être son disciple et prendre une autre voie et avoir une autre attitude envers ces individus rendus fragiles par la méchanceté des hommes et par des politiques irresponsables qui poussent les gouvernants à s’enrichir en travaillant à l’appauvrissement des plus pauvres.
Reprenons en chœur ce merveilleux cantique de saint Paul aux Philippiens : « Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur. »
- L’institution de l’Eucharistie
Au cours du même repas où il s’abaisse jusqu’à laver les pieds de ses disciples, le Christ institue l’Eucharistie, le repas de son Corps et de son Sang. Qu’est-ce alors que l’Eucharistie ? L’Eucharistie, dans sa compréhension littérale signifie « action de grâce ». En effet, le Christ, au cours du dernier repas avec ses disciples, prit du pain, il rendit grâce et le donna à ses disciples. De même, après le repas, il prit la coupe remplie de vin, il rendit grâce et la donna à ses disciples en disant à ses disciples « Prenez et buvez-en tous… ».
Frères et sœurs, voici comment d’un simple fait banal et culturel qu’est le repas, l’acte de manger, un fait terre à terre donc naturel, le Christ institua la plus grande richesse de toute l’Eglise et de toute l’humanité. L’Eucharistie, c’est le Corps et le Sang de notre Seigneur Jésus Christ. C’est la nourriture du ciel qui est tirée du fruit de la terre et du travail des hommes que sont le pain et le vin. L’Eucharistie, c’est donc le plus grand bien de l’Eglise, le don le plus précieux, le signe le plus fort, le plus grand et le plus sublime que le Christ ait laissé comme immense richesse au monde avant de passer de ce monde à son Père. Et c’est à juste titre que le pape Jean Paul II, reprenant le Concile Vatican II, a pu dire que l’Eucharistie est la source et le sommet de toute la vie de l’Eglise. C'est-à-dire tout simplement que c’est l’Eucharistie qui fonde, qui fait, qui façonne et qui tient l’Eglise. Sans elle, l’Eglise n’existerait d’aucune manière. Quel bonheur immense pour nous simples mortels que de prendre part au festin d’un mystère si grand et si glorieux! De communier au Corps et au Sang de notre Seigneur Jésus Christ ! Célébrer l’Eucharistie, c’est célébrer le Christ, c’est se mettre à son service, c’est surtout le rendre toujours présent et agissant en nous et dans l’humanité. « Faites cela en mémoire de moi », nous a-t-il recommandé.
L’Eucharistie, c’est aussi le repas de communion entre les fils de Dieu. Avec ce repas et en le prenant, nous montrons aux yeux de tous que notre seul bien est le Christ. Nous nous unissons au Christ en nous unissant à nous-mêmes d’abord. Le Christ a institué l’Eucharistie dans l’amour : « Il les aima jusqu’au bout », nous dit saint Jean. Et il nous demande de perpétuer ce sacrifice dans l’amour.
- L’institution du sacerdoce
En même temps que le Christ institue l’Eucharistie, il institue le sacerdoce et ordonne les premiers prêtres pour les mettre au service de l’Eucharistie en vue de perpétuer dans le temps ce mystère eucharistique. En instituant l’Eucharistie et le sacerdoce à la fois, le Christ rend encore plus disponibles certains de ses fidèles, à savoir les prêtres, pour agir en son nom et en sa personne. Le prêtre agit in persona Christi.
Frères et sœurs, aujourd’hui plus qu’hier, la mission du prêtre est fortement contrariée eu égard à l’évolution ultra rapide et moderne du monde. Beaucoup se demandent aujourd’hui qui est le prêtre, que fait-il, mais surtout que vaut-il ? Qui est ce monsieur à qui on doit tout donner, même payer sa propre assurance ? Je voudrais, avec ma modeste expérience de douze ans bientôt de sacerdoce, tenter de répondre à ces interrogations et préoccupations existentielles de nos frères et sœurs fidèles que vous êtes. Pour ma part, le prêtre doit être plus que jamais et dans notre société africaine et ivoirienne d’aujourd’hui, un prophète. Le prophète dans la tradition biblique vétérotestamentaire n’est pas seulement celui qui prédit les événements à venir ou qui fabrique des guérisons. Le prophète, c’était surtout celui qui annonce, dénonce et renonce. Mais vous me demanderiez ce que le prêtre doit annoncer, dénoncer et ce à quoi il doit renoncer. Le prophète, en tant qu’envoyé de Dieu doit annoncer le règne de Dieu. Il annonce le Royaume de Dieu. Il annonce le salut que Dieu promet à tous ceux qui croient en lui. Le prophète annonce en s’inspirant de la Parole même de Dieu. Il se fait ainsi le porte-parole, mieux le porte-voix de Dieu. Ainsi, quand il parle et agit, il ne parle pas et n’agit pas en son nom propre mais il parle et agit au nom même de Dieu.
Le prophète, en tant qu’envoyé de Dieu doit aussi dénoncer. Qu’est-ce qu’il doit dénoncer ? Le prophète doit impérativement et systématiquement dénoncer les injustices dans le monde, dans son pays et dans sa société et sa ville. Il doit dénoncer l’écrasement des pauvres et des faibles par les puissants et les forts, par les riches. Il doit dénoncer la méchanceté des riches qui oppriment et exploitent les pauvres. Dans notre société mondiale globalisée où les nations les plus riches écrasent, pillent, imposent leur dictature, maltraitent, déshumanisent et bestialisent les nations pauvres, le prophète d’aujourd’hui qui est le prêtre doit dire la Parole de Dieu en dénonçant toutes ces situations indignes qui humilient et infantilisent davantage les pauvres. Il doit le faire même au prix de sa propre vie.
Le prophète, en tant qu’envoyé de Dieu doit renoncer. A quoi doit-il renoncer ? Le prophète, qui est le prêtre d’aujourd’hui doit renoncer à tout ce qui est contraire au message de Dieu qu’il annonce. Il doit renoncer au plaisir insensé de ce monde, au confort démesuré du bien matériel. Il doit renoncer à avoir un goût exagérément prononcé vis-à-vis des biens de ce monde. Il doit renoncer au luxe et aux affaires. Il doit accepter et pratiquer l’ascèse. Tout en étant bien dans le monde, il doit être celui qui doit apprendre à ses fidèles à se détacher des biens de ce monde qui ne sont qu’éphémères. Certes, il n’invite pas, en renonçant aux biens du monde, à la paresse et à la pauvreté. Mais au contraire, il invite les fidèles de Dieu à travailler pour développer le monde.
Voici, frères et sœurs, pour ma part, le type de prêtre que la société attend du prêtre aujourd’hui. Le prêtre lui-même a-t-il les moyens spirituels, psychologiques et intellectuels pour répondre à cette exigence fondamentale et incontournable de sa mission aujourd’hui ? Quelle est l’attitude du prêtre africain et particulièrement du prêtre ivoirien dans la situation tragique que vivent l’Afrique et notre pays ? Devant ces faits excessivement graves qui portent atteinte à la dignité de l’homme africain et ivoirien, a-t-il les moyens et le courage nécessaires pour annoncer, dénoncer et renoncer ? En un mot, le prêtre africain et ivoirien d’aujourd’hui peut-il être prophète au milieu de fidèles désemparés qui subissent directement ou non la dictature et le rattrapage des hommes au pouvoir qu’on installe à travers des bombes comme dans la plupart de nos pays africains ? Telle est ma compréhension du prêtre aujourd’hui et telle est la logique dans laquelle j’essaie personnellement d’évoluer tant bien que mal en subissant moi aussi l’interpellation des frères et sœurs qui n’ont pas encore compris notre mission dans la société.
Frères et sœurs, le lavement des pieds, les institutions de l’Eucharistie et du sacerdoce, bien qu’étant des rites différents pars leur nature, sont en réalité des faits et gestes de notre foi qui ont le même objectif et doivent se comprendre de la même façon. D’abord parce qu’ils sont des faits et gestes accomplis le même jour (le jeudi saint), au cours du même événement (le repas) et par la même personne (le Christ). Ensuite parce qu’ils sont des faits et gestes qui expriment la même chose : le service, l’amour, l’humilité et la solidarité. Ils sont des réalités accomplies et instituées par le Christ pour aimer et servir le peuple de Dieu. Enfin, ce sont des réalités qui nous font comprendre que notre Maitre, le Christ Jésus, est un Serviteur qui n’a jamais eu honte de sa mission de serviteur et est toujours présent au milieu de nous. Il nous invite par conséquent, surtout nous prêtres, à nous mettre résolument au service de son Peuple dans l’amour et la vérité. Nous sommes des serviteurs et non des profiteurs ou des parvenus qui cherchent à s’enrichir en profitant de la naïveté et de la peur de certains de nos fidèles que vous êtes. Le sacrement de l’ordre que nous avons reçu nous met certainement au premier plan vis-à vis de vous, fidèles laïcs. Il ne fait pas de nous des super hommes, encore moins des extra-terrestres. Nous devenons les gérants et serviteurs des précieux mystères de Dieu ; mystères qu’il nous a révélés par son Fils à travers les sacrements que nous célébrons avec vous et pour notre bien commun. Forts ou faibles, le seigneur nous a choisis pour nous mettre à la place où nous sommes. Nous sommes vos serviteurs malgré ce que nous sommes. Nous avons des devoirs vis-à-vis de vous : devoirs de bonne conduite, de foi, de piété, de témoignage de foi ; de vérité… et forcement nos turpitudes, nos turbulences et nos faiblesses vous éclaboussent et vous déroutent même souvent dans votre foi. Comme vous et avec vous, nous sommes nous aussi à la recherche de notre propre salut, avec ce que nous sommes et nous avons. Nous avons des efforts à faire comme vous. Nous ne vous prêchons pas le Royaume des Cieux pour vous seulement mais aussi pour nous. Nous ne vous ouvrons pas les portes du Royaume des cieux pour les refermer devant nous et nous ouvrir à nous-mêmes les portes de l’enfer. Aidons-nous à aller de l’avant dans l’accomplissement de notre mission au milieu de vous. Nous avons besoin de vous comme vous aussi avez besoin de nous. Nous ne sommes pas des concurrents mais des partenaires en vue du Royaume des cieux. Rencontrons-nous, parlons-nous sincèrement. Evitons les dénigrements, les histoires inventées de toute pièce pour nous salir ou nous humilier. Mettez-vous ensemble avec vos prêtres. N’ayez pas peur de les approcher. Ouvrez-leur votre cœur et ils vous ouvriront les leurs. Dans ce sens, je le répète à toutes fins utiles, les portes du presbytère vous sont grandes ouvertes. Venez nous voir, non seulement pour des motifs spirituels mais aussi pour fraterniser : boire ensemble, manger ensemble, discuter ensemble de tout et de rien. Notre presbytère n’est pas un ermitage, ce lieu isolé où vivent des personnes coupées du monde et de leurs frères et sœurs.
Que Dieu nous aide à marcher ensemble, d’un même pas comme des princes vers le Royaume que son Fils a préparé pour nous.
Nous célébrons en ce jour trois événements en un seul : le lavement des pieds de ses disciples par le Christ, l’institution de l’Eucharistie et l’institution ou l’ordination des premiers prêtres de l’Alliance nouvelle par le Christ au service de l’Eucharistie.
- Le lavement des pieds
L’évangéliste saint Jean qui est d’ailleurs le seul des écrivains sacrés à nous rapporter cet événement important du dernier moment de la vie de Jésus, nous dit qu’ « au cours du repas…Jésus se lève de table, quitte son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture ; puis, il verse de l’eau dans un bassin, il se met à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture ». Encore aujourd’hui pour nous, ce geste ne nous paraît pas encore banal. Il dépasse notre entendement, notre façon de comprendre les choses et leurs logiques en tant qu’humain. Et nous nous demandons comment Dieu a-t-il pu faire cela ! Comment a-t-il pu faire cela lui dont son précurseur Jean Baptiste a dit qu’il n’est même pas digne de lui défaire les sandales des pieds ! Et le voilà lui-même en train de laver les pieds de ses disciples et de les essuyer ! Cette grande surprise passée, entrons en nous-mêmes pour découvrir la beauté, la splendeur, la clarté, la noblesse et la charité de cet acte que Jésus pose vis-à-vis de ses disciples. Le sens de l’acte que pose Jésus ici se trouve dans l’acte lui-même. En effet, Jésus s’identifie pleinement et totalement à l’homme ordinaire, c'est-à-dire à l’homme banalisé, rejeté, que personne ne se retourne pour regarder à son passage. Cet homme banalisé et rejeté, humilié et méprisé, haï et vomi même par les siens, se trouve concentré, sur notre paroisse, dans l’image et le visage de ce petit garçon de moins de dix ans que nous voyons claudiquant et quémandant notre charité à l’entrée même de notre église et qui le soir venu, se cache pour s’abriter dans nos salles ou quand cela lui est possible, dans l’église même. Ce petit garçon, c’est bel et bien Eric que nous appelons affectueusement Erico. Erico est un petit garçon qui subit cruellement dans sa chaire l’injustice de la nature, de ses propres parents et des hommes et qui est obligé, à son âge et malgré lui, de quémander sa pitance quotidienne pour survivre à la méchanceté de la nature et de l’homme. En regardant très bien le visage d’Erico, nous retrouvons facilement le résumé et le concentré de toute la misère du monde, à l’époque de Jésus comme à la nôtre. Ainsi, dans le visage d’Erico, peut-on voir clairement transparaître celui de l’aveugle mendiant, de l’infirme, du sourd muet, du possédé, en somme, tout ce que l’espèce humaine a de plus inhumain et humiliant. C’est pourquoi, pour Erico, ce n’est pas seulement les pieds qu’il faut laver mais tout le corps, ce corps frêle et inoffensif qui subit cruellement l’agression exagérée et la barbarie de la saleté et de la poubelle des hommes et de la société. Frères et sœurs, en ce jour où Jésus lave les pieds de ses disciples, je compte sur nous pour laver non pas les pieds uniquement, mais tout le corps d’Erico pour lui donner un visage humain et digne dans la ville de Zuénoula qu’il arpente et sillonne chaque jour et sur notre paroisse qu’il fréquente désormais pour avoir de quoi survivre. Car, pour Erico, la passion, le crucifiement et la mort sont quotidiens qui méritent l’égard de ses frères que nous prétendons être. En joignant cet acte du lavement d’Erico à celui du lavement des pieds de ses disciples par Jésus, comprenons que c’est l’acte ordinaire et quotidien de ces petits, ces pauvres, ces moins que rien que Jésus n’imite pas simplement mais accomplit et assume ici en lavant les pieds de ses disciples. En plus, par ce geste banal des pauvres, des petits, des rejetés de la terre, Jésus nous donne une véritable leçon de solidarité avec tous les hommes mais particulièrement avec les pauvres et plus concrètement avec Erico: « Comprenez-vous ce que je viens de faire ? » Nous demande-t-il. « Vous m’appelez ‘Maître’ et ‘Seigneur’, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. » Je suis allé personnellement, conduit par Erico lui-même, un enfant du reste intelligent, à la rencontre de ses parents. Ils m’ont dit, cher monsieur, ce petit n’est pas un homme, il est maudit. Il fait ses besoins dans les habits qu’on lui donne. Nous n’attendons que sa mort pour être tranquilles ou alors faites-en ce que vous-mêmes voulez! Il n’y a pas longtemps, j’ai entendu, pendant que j’étais à mon bureau, au milieu d’un groupe d’enfants de son âge, un autre enfant pleuré amèrement. Ayant reconnu la voix en détresse, j’ai accouru porter mon secours et ma solidarité. Je ne me suis pas trompé, c’était bel et bien la voix fine et inoffensive d’Erico. Je l’ai trouvé au milieu des enfants de son âge, des écoliers, en train d’être insulté et malmené par ceux-ci. Un des enfants du groupe m’a appris qu’un autre a dit à Erico qu’il était vilain et sale et qu’il devrait quitter sur leur chemin sinon il le boxerait chaque fois qu’il le verrait. Je me suis imposé à eux pour sortir Erico de l’agression et de la méchanceté de ces petits, qui certainement, reprenaient à leur profit une leçon bien apprise auprès de leur parent. De ces deux faits que j’ai vécus, j’ai compris comment les adultes et les enfants traitent leurs pauvres, ceux d’entre eux qui n’ont rien et semblent n’être rien. Aujourd’hui, avec ce lavement des pieds, Jésus nous invite à une merveilleuse solidarité fraternelle et universelle où les grands et puissants de ce monde cessent de mépriser et d’écraser les petits, les faibles et les pauvres pour ensemble bâtir une civilisation de l’amour. Frères et sœurs, rejetons nos titres, nos grades, nos diplômes, nos fonctions et nos distinctions respectives pour entrer dans l’intimité et l’humilité mêmes du Christ qui s’est fait serviteur et solidaire de tous.
Ce matin même, à 6h30, je me rendus ici, dans le sanctuaire eucharistique pour faire mon adoration au saint sacrement. Pendant que je priais, j’entendis de petits bruits sur la porte. Comme ils étaient persistants, je vins ouvrir. A ma grande surprise, c’est Erico qui était là. Il cherchait à entrer dans l’église comme il en a désormais pris l’habitude. Ne s’entendant à voir personne dans l’église et effrayé à ma vue, il tenta de s’enfuir. Je le rassurai et lui demandai ce qu’il voulait. Il me dit : « tonton j’ai faim. Je veux manger gbofloto ». En ce jeudi saint, jour de l’Eucharistie, je compris, arrêté en face d’Erico, que personne ne doit avoir faim. En effet, je me demandai comment le Christ peut aujourd’hui même donner son corps et son sang en nourriture et en boisson pour la multitude et me retrouver en face d’un pauvre qui a faim qui plus est un petit enfant ? Je compris alors qu’il fallait donner à manger à Erico. Je ne voulus pas lui donner de l’argent pour aller acheter son gbofloto dans la rue. Et je me suis rappelé la phrase du Christ : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Ainsi, après mon adoration, je suis allé trouver l’abbé Aristide qui m’a remis deux œufs. Je les cassai et fis de l’omelette moi-même. Je coupai un long morceau de pain et les envoyai à Erico que je faisais attendre dans mon bureau. Je vis alors son visage briller et ses yeux blanchir davantage. Il se mit à manger goulument. Ce qui me marqua dans son attitude, c’est qu’Erico a insisté pour partager son pain et son omelette avec un autre petit garçon qui était avec moi. Je compris qu’Erico me rappelait que même les pauvres peuvent eux aussi partager leur pauvreté et le peu qu’ils reçoivent de la charité des autres. Après son repas, je voulus le laver et lui changer ses habits. Je fis même appel à une couturière pour prendre sa mesure et lui coudre des habits neufs pour cette journée. Mais, n’étant pas habitué à une telle attention et affection à son égard, Erico profita d’un moment d’inattention pour disparaître. Je ne le retrouvai qu’un peu plus tard.
Je vous fais le récit de ce fait vécu et qui m’a profondément marqué durant cette journée pour que chacun revoie sa position vis-à-vis des déshérités. Sachons que le Christ a pris l’image des pauvres et s’est rendu solidaire d’eux. On ne peut pas être son disciple et prendre une autre voie et avoir une autre attitude envers ces individus rendus fragiles par la méchanceté des hommes et par des politiques irresponsables qui poussent les gouvernants à s’enrichir en travaillant à l’appauvrissement des plus pauvres.
Reprenons en chœur ce merveilleux cantique de saint Paul aux Philippiens : « Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur. »
- L’institution de l’Eucharistie
Au cours du même repas où il s’abaisse jusqu’à laver les pieds de ses disciples, le Christ institue l’Eucharistie, le repas de son Corps et de son Sang. Qu’est-ce alors que l’Eucharistie ? L’Eucharistie, dans sa compréhension littérale signifie « action de grâce ». En effet, le Christ, au cours du dernier repas avec ses disciples, prit du pain, il rendit grâce et le donna à ses disciples. De même, après le repas, il prit la coupe remplie de vin, il rendit grâce et la donna à ses disciples en disant à ses disciples « Prenez et buvez-en tous… ».
Frères et sœurs, voici comment d’un simple fait banal et culturel qu’est le repas, l’acte de manger, un fait terre à terre donc naturel, le Christ institua la plus grande richesse de toute l’Eglise et de toute l’humanité. L’Eucharistie, c’est le Corps et le Sang de notre Seigneur Jésus Christ. C’est la nourriture du ciel qui est tirée du fruit de la terre et du travail des hommes que sont le pain et le vin. L’Eucharistie, c’est donc le plus grand bien de l’Eglise, le don le plus précieux, le signe le plus fort, le plus grand et le plus sublime que le Christ ait laissé comme immense richesse au monde avant de passer de ce monde à son Père. Et c’est à juste titre que le pape Jean Paul II, reprenant le Concile Vatican II, a pu dire que l’Eucharistie est la source et le sommet de toute la vie de l’Eglise. C'est-à-dire tout simplement que c’est l’Eucharistie qui fonde, qui fait, qui façonne et qui tient l’Eglise. Sans elle, l’Eglise n’existerait d’aucune manière. Quel bonheur immense pour nous simples mortels que de prendre part au festin d’un mystère si grand et si glorieux! De communier au Corps et au Sang de notre Seigneur Jésus Christ ! Célébrer l’Eucharistie, c’est célébrer le Christ, c’est se mettre à son service, c’est surtout le rendre toujours présent et agissant en nous et dans l’humanité. « Faites cela en mémoire de moi », nous a-t-il recommandé.
L’Eucharistie, c’est aussi le repas de communion entre les fils de Dieu. Avec ce repas et en le prenant, nous montrons aux yeux de tous que notre seul bien est le Christ. Nous nous unissons au Christ en nous unissant à nous-mêmes d’abord. Le Christ a institué l’Eucharistie dans l’amour : « Il les aima jusqu’au bout », nous dit saint Jean. Et il nous demande de perpétuer ce sacrifice dans l’amour.
- L’institution du sacerdoce
En même temps que le Christ institue l’Eucharistie, il institue le sacerdoce et ordonne les premiers prêtres pour les mettre au service de l’Eucharistie en vue de perpétuer dans le temps ce mystère eucharistique. En instituant l’Eucharistie et le sacerdoce à la fois, le Christ rend encore plus disponibles certains de ses fidèles, à savoir les prêtres, pour agir en son nom et en sa personne. Le prêtre agit in persona Christi.
Frères et sœurs, aujourd’hui plus qu’hier, la mission du prêtre est fortement contrariée eu égard à l’évolution ultra rapide et moderne du monde. Beaucoup se demandent aujourd’hui qui est le prêtre, que fait-il, mais surtout que vaut-il ? Qui est ce monsieur à qui on doit tout donner, même payer sa propre assurance ? Je voudrais, avec ma modeste expérience de douze ans bientôt de sacerdoce, tenter de répondre à ces interrogations et préoccupations existentielles de nos frères et sœurs fidèles que vous êtes. Pour ma part, le prêtre doit être plus que jamais et dans notre société africaine et ivoirienne d’aujourd’hui, un prophète. Le prophète dans la tradition biblique vétérotestamentaire n’est pas seulement celui qui prédit les événements à venir ou qui fabrique des guérisons. Le prophète, c’était surtout celui qui annonce, dénonce et renonce. Mais vous me demanderiez ce que le prêtre doit annoncer, dénoncer et ce à quoi il doit renoncer. Le prophète, en tant qu’envoyé de Dieu doit annoncer le règne de Dieu. Il annonce le Royaume de Dieu. Il annonce le salut que Dieu promet à tous ceux qui croient en lui. Le prophète annonce en s’inspirant de la Parole même de Dieu. Il se fait ainsi le porte-parole, mieux le porte-voix de Dieu. Ainsi, quand il parle et agit, il ne parle pas et n’agit pas en son nom propre mais il parle et agit au nom même de Dieu.
Le prophète, en tant qu’envoyé de Dieu doit aussi dénoncer. Qu’est-ce qu’il doit dénoncer ? Le prophète doit impérativement et systématiquement dénoncer les injustices dans le monde, dans son pays et dans sa société et sa ville. Il doit dénoncer l’écrasement des pauvres et des faibles par les puissants et les forts, par les riches. Il doit dénoncer la méchanceté des riches qui oppriment et exploitent les pauvres. Dans notre société mondiale globalisée où les nations les plus riches écrasent, pillent, imposent leur dictature, maltraitent, déshumanisent et bestialisent les nations pauvres, le prophète d’aujourd’hui qui est le prêtre doit dire la Parole de Dieu en dénonçant toutes ces situations indignes qui humilient et infantilisent davantage les pauvres. Il doit le faire même au prix de sa propre vie.
Le prophète, en tant qu’envoyé de Dieu doit renoncer. A quoi doit-il renoncer ? Le prophète, qui est le prêtre d’aujourd’hui doit renoncer à tout ce qui est contraire au message de Dieu qu’il annonce. Il doit renoncer au plaisir insensé de ce monde, au confort démesuré du bien matériel. Il doit renoncer à avoir un goût exagérément prononcé vis-à-vis des biens de ce monde. Il doit renoncer au luxe et aux affaires. Il doit accepter et pratiquer l’ascèse. Tout en étant bien dans le monde, il doit être celui qui doit apprendre à ses fidèles à se détacher des biens de ce monde qui ne sont qu’éphémères. Certes, il n’invite pas, en renonçant aux biens du monde, à la paresse et à la pauvreté. Mais au contraire, il invite les fidèles de Dieu à travailler pour développer le monde.
Voici, frères et sœurs, pour ma part, le type de prêtre que la société attend du prêtre aujourd’hui. Le prêtre lui-même a-t-il les moyens spirituels, psychologiques et intellectuels pour répondre à cette exigence fondamentale et incontournable de sa mission aujourd’hui ? Quelle est l’attitude du prêtre africain et particulièrement du prêtre ivoirien dans la situation tragique que vivent l’Afrique et notre pays ? Devant ces faits excessivement graves qui portent atteinte à la dignité de l’homme africain et ivoirien, a-t-il les moyens et le courage nécessaires pour annoncer, dénoncer et renoncer ? En un mot, le prêtre africain et ivoirien d’aujourd’hui peut-il être prophète au milieu de fidèles désemparés qui subissent directement ou non la dictature et le rattrapage des hommes au pouvoir qu’on installe à travers des bombes comme dans la plupart de nos pays africains ? Telle est ma compréhension du prêtre aujourd’hui et telle est la logique dans laquelle j’essaie personnellement d’évoluer tant bien que mal en subissant moi aussi l’interpellation des frères et sœurs qui n’ont pas encore compris notre mission dans la société.
Frères et sœurs, le lavement des pieds, les institutions de l’Eucharistie et du sacerdoce, bien qu’étant des rites différents pars leur nature, sont en réalité des faits et gestes de notre foi qui ont le même objectif et doivent se comprendre de la même façon. D’abord parce qu’ils sont des faits et gestes accomplis le même jour (le jeudi saint), au cours du même événement (le repas) et par la même personne (le Christ). Ensuite parce qu’ils sont des faits et gestes qui expriment la même chose : le service, l’amour, l’humilité et la solidarité. Ils sont des réalités accomplies et instituées par le Christ pour aimer et servir le peuple de Dieu. Enfin, ce sont des réalités qui nous font comprendre que notre Maitre, le Christ Jésus, est un Serviteur qui n’a jamais eu honte de sa mission de serviteur et est toujours présent au milieu de nous. Il nous invite par conséquent, surtout nous prêtres, à nous mettre résolument au service de son Peuple dans l’amour et la vérité. Nous sommes des serviteurs et non des profiteurs ou des parvenus qui cherchent à s’enrichir en profitant de la naïveté et de la peur de certains de nos fidèles que vous êtes. Le sacrement de l’ordre que nous avons reçu nous met certainement au premier plan vis-à vis de vous, fidèles laïcs. Il ne fait pas de nous des super hommes, encore moins des extra-terrestres. Nous devenons les gérants et serviteurs des précieux mystères de Dieu ; mystères qu’il nous a révélés par son Fils à travers les sacrements que nous célébrons avec vous et pour notre bien commun. Forts ou faibles, le seigneur nous a choisis pour nous mettre à la place où nous sommes. Nous sommes vos serviteurs malgré ce que nous sommes. Nous avons des devoirs vis-à-vis de vous : devoirs de bonne conduite, de foi, de piété, de témoignage de foi ; de vérité… et forcement nos turpitudes, nos turbulences et nos faiblesses vous éclaboussent et vous déroutent même souvent dans votre foi. Comme vous et avec vous, nous sommes nous aussi à la recherche de notre propre salut, avec ce que nous sommes et nous avons. Nous avons des efforts à faire comme vous. Nous ne vous prêchons pas le Royaume des Cieux pour vous seulement mais aussi pour nous. Nous ne vous ouvrons pas les portes du Royaume des cieux pour les refermer devant nous et nous ouvrir à nous-mêmes les portes de l’enfer. Aidons-nous à aller de l’avant dans l’accomplissement de notre mission au milieu de vous. Nous avons besoin de vous comme vous aussi avez besoin de nous. Nous ne sommes pas des concurrents mais des partenaires en vue du Royaume des cieux. Rencontrons-nous, parlons-nous sincèrement. Evitons les dénigrements, les histoires inventées de toute pièce pour nous salir ou nous humilier. Mettez-vous ensemble avec vos prêtres. N’ayez pas peur de les approcher. Ouvrez-leur votre cœur et ils vous ouvriront les leurs. Dans ce sens, je le répète à toutes fins utiles, les portes du presbytère vous sont grandes ouvertes. Venez nous voir, non seulement pour des motifs spirituels mais aussi pour fraterniser : boire ensemble, manger ensemble, discuter ensemble de tout et de rien. Notre presbytère n’est pas un ermitage, ce lieu isolé où vivent des personnes coupées du monde et de leurs frères et sœurs.
Que Dieu nous aide à marcher ensemble, d’un même pas comme des princes vers le Royaume que son Fils a préparé pour nous.
insi va l'Afrique
28/03/2013 23:40 par perekjean
Ainsi va l’Afrique
Pour aller dans le même sens que l’ami Théophile Kouamouo, je ne serai jamais de ceux qui pleurent Bozizé. D’ailleurs, mérite-il d’être pleuré ? Je garde mes larmes et je pleure pour les dignes fils d’Afrique maltraités, malmenés et humiliés par le nouvel ordre mondial. L’Afrique s’est encore réveillée cette semaine avec un coup d’Etat dans son assiette démocratique. En effet, celui qui en Centrafrique a pris les armes pour s’imposer et se faire roi s’est vu arracher sa couronne par un autre plus fort. Dans cette jungle démocratique africaine, la loi du plus fort est toujours la meilleure. Et les armes garantissent toujours l’accès au pouvoir. Ce ne sont pas nos dirigeants d’Abidjan qui nous diront le contraire. La règle est éternelle. Et l’histoire ne ment jamais. Celui qui arrive au pouvoir par les armes doit toujours savoir le sort qui l’attend à court, moyen ou long terme. Ce n’est pas le temps qui compte mais plutôt les moyens de partir. En s’alliant à la France, à la françafrique et à la franc-maçonnerie pour dégager Patassé il y a dix ans, Bozizé, dans sa tour d’ivoire françafricaine, et noyé dans le franc Cfa, avait oublié cette règle d’or : aujourd’hui pour toi demain pour l’autre. Il croyait qu’il avait des alliés qui le surveillent et le protègent et prêts à le défendre. Il a royalement ignoré qu’avec la France, la franc-maçonnerie, la françafrique et le franc cfa, il n’y a pas de cœur, donc pas de pitié surtout là où l’on flaire l’odeur du pétrole, cet or maudit, source de notre galère. Au-delà de tout cela, ce que nous devons retenir, c’est que l’Afrique reste l’Afrique : continent malmené, humilié, méprisé, surexploité, étranglé, pillé…Ainsi va l’Afrique dans sa posture éternelle et…démocratique. D’ailleurs, beaucoup s’y complaisent. Pour eux, les lignes ne doivent jamais bouger. Ceux-là, on les trouve aussi bien en Afrique qu’en Occident. Ceux qui nous gouvernent aujourd’hui dans notre pays sont en tête de ce groupe. Avec eux, notre continent sera toujours à la traine : champion de la pauvreté, de la misère, du sida, de la guerre, des coups d’Etat, des famines, continent pauvre et très endetté. Ainsi va l’Afrique avec ses dirigeants incapables de porter l’espérance d’un peuple assoiffé de développement et de mieux-être dont les dirigeants ne se préoccupent que de leur propre ventre et nombril et ceux de leurs clans de rattrapés. Le regard du blanc sur le noir pourrait-il positivement évoluer un jour quand des ignares, par la force des armes, s’installent sans scrupule à la tête des Etats africains pour les piller systématiquement avec la complicité de ce même blanc ? Si je ne pleure pas Bozizé je n’applaudis pas non plus ce guérillero de Djotodia qui s’est autoproclamé « président ». Les Soro Guillaume et autres continuent de faire des émules en Afrique. Même s’il n’est pas encore parvenu à l’objectif de sa « lutte », il n’en est pas loin, pour le malheur des Ivoiriens et des Africains. Bravo à la sainte « Communauté internationale » qui « condamne » les coups d’Etat. La logique en Afrique est toujours la même : « un coup d’Etat condamné » en cache un autre qui sera lui aussi condamné. On condamne le jour, la nuit on creuse le pétrole. On te soutient aujourd’hui, on te lâche demain. C’est aussi la loi du marché. Ceux qui croient aujourd’hui être aimés par la Sulfureuse doivent, avec le malheur de Bozizé, revoir leur théorie démocratique au bord de la lagune ébrié. Le meilleur soutien, c’est son peuple et sa politique. Hollande a été clair et précis: la France défend ses ressortissants et ses intérêts en Afrique et non des parvenus.
Je souhaite une très bonne fête de Pâques à toute la rédaction de Notre voie et à tous nos lecteurs. Que le Christ ressuscite dans nos cœurs et qu’il vous bénisse.
Père JEAN K.
Homélie pour les rameaux
25/03/2013 01:43 par perekjean
La mort de Jésus, une affaire de méchanceté et de sorcellerie des hommes
Avec la passion du Christ, telle qu’elle s’est déroulée et que nous venons de relire, nous sommes entièrement et de plain-pied au cœur de la méchanceté et de la sorcellerie de l’homme. Ce Christ que tout le monde a vu en train de faire du bien aux hommes en les nourrissant, les guérissant et les enseignant, ce Christ dont des foules ont chanté les louanges et la gloire, ont admiré la prodigalité et la générosité, le voilà aux prises avec l’homme, subissant cruellement sa haine et son mépris.
Dans la passion de Jésus, arrêtons-nous un instant sur la foule qui le livre à Pilate. C’est une foule immense, bigarrée, surexcitée, surchauffée qui veut en finir une bonne fois pour toutes avec celui qui prétend être Dieu, cet imposteur. Dans cette foule, nous pouvons compter aussi bien ceux qui n’avaient jamais rencontré Jésus que ceux qui ont profité de ses gestes d’amour et de générosité. Ainsi, ne soyons point surpris de pouvoir voir dans cette foule pleine de haine, la femme souffrant d’hémorragie et guérie par Jésus, la fillette rappelée à la vie par Jésus, les deux aveugles qui avaient crié à Jésus «Aie pitié de nous, Fils de David » et que Jésus a guéris, le possédé muet guéri par Jésus et qui a suscité l’émerveillement de la foule, l’homme à la main paralysée guéri par Jésus le jour du sabbat, une bonne partie des cinq mille hommes nourris par Jésus, le sourd-muet guéri par Jésus en mettant les doigts dans ses oreilles et en crachant et touchant sa langue, l’aveugle Bartimée, le fils de Timée, l’aveugle de Jéricho que le Christ a sorti des ténèbres du bord de la route pour le placer sur la route ; dans cette foule haineuse, on peut y trouver la fille de Jaïros à qui Jésus a redonné la vie.
Nous pouvons constater que de la mort de Jésus, ne sont pas comptables seulement et uniquement les scribes et les pharisiens, Judas et Pilate. C’est un vaste complot ourdi par tous y compris son entourage le plus immédiat qui a profité directement de ses miracles et de ses largesses. Tous, sans exception, ont taclé Jésus. Ils l’ont poignardé dans le dos. Toute cette bande joyeuse suivait Jésus. Elle l’acclamait et l’exaltait avec pagnes, rameaux, branches, cors et grelots. Elle chantait et glorifiait même ses louanges et actions d’éclats. A la fin, cette bande joyeuse s’est transformée et s’est transmuée en bande haineuse, méprisante et meurtrière. Elle a transformé ses rameaux, ses pagnes, ses branches, ses cors et grelots en haches, gourdins, poignards, sifflets, canons, kalaches et croix contre Jésus.
Comment comprendre cela ? L’entrée triomphale s’est transformée en cauchemar, en misère et en calvaire pour Jésus. C’est une véritable affaire de jalousie et de sorcellerie de l’homme.
Tous étaient jaloux de lui : jaloux de sa divinité (Il était le fils de Dieu et il ne le cachait pas), ils étaient jaloux de son courage et de ses vérités (Il disait la vérité partout et à tous, sans peur), jaloux de ses miracles (Il redonnait la vie même à des morts) et jaloux de sa liberté (Il n’était pas esclave de la loi et refusait de se soumettre aux volontés des scribes, pharisiens et roi de son époque). La méchanceté et la jalousie des hommes les ont poussés à commettre ce crime crapuleux : tuer Dieu ! Or donc, depuis longtemps l’homme est jaloux et méchant. Dieu lui-même a fait l’expérience de la méchanceté, de la jalousie et de la cruauté de l’homme. Dieu a payé cash ce que l’homme a de plus vilain et de plus laid en lui à savoir la jalousie et la méchanceté qui se transforment en cruauté et en meurtre.
Malheureusement, malgré le temps, l’homme demeure méchant, jaloux, cruel et criminel. Ces vilains sentiments continuent d’envahir et de posséder le cœur et l’esprit de l’homme. Ah qu’est-ce que l’homme est foncièrement méchant, jaloux et criminel ! Il ne nous a pas suffi de tuer Dieu. Il faut que maintenant nous exterminions le genre humain, que nous prenions en partie l’homme. Nous souffrons nous-mêmes de nos propres méchancetés, jalousie et cruauté. Car, comme le Christ, la même bouche qui crie vive le roi de l’univers est cette même bouche qui scande : A bas un tel ! A mort un tel! Tuez un tel ! Enterrez-le ! La même bouche qui crie aujourd’hui M. le Président vous êtes notre Dieu, est la même bouche qui criera demain dégagez M. le président ! Mais entre nous, pourquoi faut-il que nous soyons jaloux, méchants vis-à-vis des uns et des autres ? Pourquoi faut-il que nous soyons là à nous torpiller, à nous épier et à se traquer sans cesse ? En quoi la vie de l’autre nous intéresse tant pour que nous le livrions à la vindicte populaire ? Que nous soyons à ses trousses ? Où que nous racontions des méchancetés sur lui ? Pourquoi ne pas faire l’effort de s’aimer pendant qu’il est encore temps ?
De toute part l’homme subit douloureusement la méchanceté et la jalousie des hommes. L’homme n’aime pas l’homme. (Les jeunes disent les gens n’aiment pas les gens). Et comme le Christ, l’homme fait amèrement l’expérience des propos du psalmiste « Si l’insulte me venait d’un ennemi, je pourrais l’endurer ; si mon rival s’élevait contre moi, je pourrais me dérober. Mais toi, un homme de mon rang, mon familier, mon intime ! Que notre entente était bonne quand nous allions d’un même pas dans la maison de Dieu ! » (Ps 54, 13-15). Comme quoi, frères et sœurs, l’ennemi n’est jamais loin. Il est toujours proche, tapi dans l’ombre. Tu crois qu’il est ton frère, ta sœur. Tu l’appelles même ainsi. Mais c’est un ennemi juré, impitoyable, caché et masqué qui n’osera jamais se dévoiler ou se révéler. Quand il te voit, son visage est souriant et rayonnant. L’éclat de ses dents devient plus vif et davantage attrayant et séduisant. Il transpire même pour toi à grosses gouttes pour te rendre un service même inattendu. Mais quand tu n’es pas là, il te plante un poignard dans le dos, sèchement et lâchement, signe de sa lâcheté. Comme tous les lâches, il agit dans l’ombre. Il peut être ton propre frère, ton chef d’état-major, le chef de l’armée. Il peut-être aussi ton gardien, ton chauffeur, ton cuisinier ou ta cuisinière, ta servante. Il peut être celui que tu crois être ton meilleur ami ou même ta meilleure moitié. Il vaut mieux peut-être avoir et aimer ses ennemis que de chercher des amis. Avec l’ennemi, nous savons au moins qui nous sommes car il nous le dit en toute sincérité et en face de nous même s’il le fait méchamment. Mais avec celui qui prétend être notre ami, nous ne saurions jamais rien de nous. Car l’ami n’est pas courageux pour nous dire ce que nous sommes. Comme Judas, il nous épie et nous livre à nos bourreaux dès qu’il en a la possibilité. L’ami est toujours celui qui nous livre. C’est lui qui dit des méchancetés sur nous. C’est celui qui raconte tout sur celui dont il prétend être l’ami. L’ami est le plus méchant des hommes. L’ami n’aime pas l’ami.
On peut essayer de comprendre la méchanceté de l’être humain en général. Mais il nous sera toujours difficile de comprendre la méchanceté et la jalousie du chrétien. Comment le chrétien peut-il haïr jusqu’à mourir son prochain alors que le message du Christ qu’il lit et écoute est un message d’amour de ce prochain ? Comment le chrétien peut-il épier, torpiller, diffamer, salir et traquer méchamment et sans aucune preuve son prochain ? Qui est sans péché pour que la vie des autres l’intéresse tant ? Rappelons-nous la scène de la femme adultère de l’Evangile de dimanche dernier. « Que celui qui est sans péché lui lance la première pierre ». Mais il ne s’est trouvé personne pour lui lancer cette première pierre. Au contraire, nous dit saint Jean, ils s’en sont allés, presque en fuyant, à commencer par les plus vieux.
Tous pécheurs que nous sommes, mettons-nous ensemble pour nous convertir. Aidons l’autre à sortir de son péché si nous sommes convaincus qu’il a péché. Ce sera la meilleure façon de l’aider. Soyons indulgents et bienveillants, compréhensifs et tolérants, charitables et miséricordieux vis-à-vis de l’autre. Ne jugeons pas et ne condamnons pas trop vite et trop facilement, sans preuves, avec seulement pour souci de nuire au prochain, de lui faire mal.
Si dans notre pays, nos dirigeants comprennent cela, notre processus de réconciliation ne sera plus un simple slogan pour gouverner tranquillement et laisser le temps aux autres de piller sans cesse nos richesses. Mais nous avons fait de notre processus de réconciliation un panier à crabes et un fourre-tout. Chacun y trouve à manger et à boire. Nous emprisonnons nos adversaires politiques ? C’est en vue de la réconciliation. Nous traquons ceux qui ne sont pas du même camp politique que nous ? C’est pour la réconciliation. Nos adversaires politiques sont en prison et torturés? C’est aussi pour la réconciliation. On promeut et protège ceux de notre camp qui ont eux aussi volé, pillé et tué ? C’est aussi pour la réconciliation. On écarte d’autres partis politiques des élections à venir ? C’est toujours en vue de la réconciliation. On coupe le salaire des fonctionnaires parce qu’ils ont grevé ? C’est normal, car comme dit la chanson, si tu n’as pas travaillé tu n’as pas droit au salaire ; mais dans notre cas, c’est surtout et toujours pour le processus de la réconciliation que ce salaire est coupé. Si la vie est de plus en plus chère et que le panier de la ménagère s’est transformé en sachet, ça aussi c’est pour la réconciliation. Notre processus de réconciliation est devenu un immense supermarché où chacun y vient faire sans difficultés ses emplettes à peu de frais.
Je propose, frères et sœurs, que pendant cette semaine sainte que nous commençons aujourd’hui même, chacun fasse l’effort de rentrer en soi-même pour voir ce qu’il est en vérité. Donc pendant cette semaine sainte, que personne ne dise rien sur la vie des autres, mais plutôt qu’il dise tout sur lui-même. Ce sera notre dernier effort de carême pour cette année. Je décrète donc un embargo total sur les critiques acerbes et méchantes déversées sur la vie des autres. Retournons ces critiques contre nous-mêmes en vue seulement de notre propre conversion. La seule et unique démarche que nous devons entreprendre envers l’autre pendant cette semaine sainte doit être une démarche d’amour et de paix. Si ce n’est pas cela, il faut obligatoirement s’abstenir de tout propos contre l’autre, il faut absolument se taire sur la vie de l’autre. Dieu nous en revaudra. Le Christ notre Seigneur nous paiera au centuple.
Demandons-lui, pour ce temps de carême qui reste d’être des modèles en paroles et en amour.
