Homélie pour les rameaux

25/03/2013 01:42 par perekjean

La mort de Jésus, une affaire de méchanceté et de sorcellerie des   hommes

 

     Avec la passion du Christ, telle qu’elle s’est déroulée et que nous venons de relire, nous sommes entièrement et de plain-pied au cœur de la méchanceté et de la sorcellerie de l’homme. Ce Christ que tout le monde a vu en train de faire du bien aux hommes en les nourrissant, les guérissant et les enseignant,  ce Christ dont des foules ont chanté les louanges et la gloire, ont admiré la prodigalité et la générosité, le voilà aux prises avec l’homme, subissant cruellement sa haine et son mépris.

      Dans la passion de Jésus, arrêtons-nous un instant sur la foule qui le livre à Pilate. C’est une foule immense, bigarrée, surexcitée, surchauffée qui veut en finir une bonne fois pour toutes avec celui qui prétend être Dieu, cet imposteur. Dans cette foule, nous pouvons compter aussi bien ceux qui n’avaient jamais rencontré Jésus que ceux qui ont profité de ses gestes d’amour et de générosité. Ainsi, ne soyons point surpris de pouvoir voir dans cette foule pleine de haine, la femme souffrant d’hémorragie et guérie par Jésus, la fillette rappelée à la vie par Jésus, les deux aveugles qui avaient crié à Jésus «Aie pitié de nous, Fils de David » et que Jésus a guéris, le possédé muet guéri par Jésus et qui a suscité l’émerveillement de la foule, l’homme à la main paralysée guéri par Jésus le jour du sabbat, une bonne partie des cinq mille hommes nourris par Jésus, le sourd-muet guéri par Jésus en mettant les doigts dans ses oreilles et en crachant et touchant sa langue, l’aveugle Bartimée, le fils de Timée, l’aveugle de Jéricho que le Christ a sorti des ténèbres du bord de la route pour le placer sur la route ; dans cette foule haineuse, on peut y trouver la fille de Jaïros à qui Jésus a redonné la vie. 

     Nous pouvons constater que de la mort de Jésus, ne sont pas comptables seulement et uniquement les scribes et les pharisiens, Judas et Pilate. C’est un vaste complot ourdi par tous y compris son entourage le plus immédiat qui a profité directement de ses miracles et de ses largesses. Tous, sans exception, ont taclé Jésus.  Ils l’ont poignardé dans le dos. Toute cette bande joyeuse suivait Jésus. Elle l’acclamait et l’exaltait avec pagnes, rameaux, branches, cors et grelots. Elle chantait et glorifiait même ses louanges et actions d’éclats. A la fin, cette bande joyeuse s’est transformée et s’est transmuée en bande haineuse, méprisante et meurtrière. Elle a transformé ses rameaux, ses pagnes, ses branches, ses cors et grelots en haches, gourdins, poignards, sifflets, canons, kalaches et croix contre Jésus.

     Comment comprendre cela ? L’entrée triomphale s’est transformée en cauchemar, en misère et en calvaire pour Jésus. C’est une véritable affaire de jalousie et de sorcellerie de l’homme. 

     Tous étaient jaloux de lui : jaloux de sa divinité (Il était le fils de Dieu et il ne le cachait pas), ils étaient jaloux de son courage et de ses vérités (Il disait la vérité partout et à tous, sans peur), jaloux de ses miracles (Il redonnait la vie même à des morts) et jaloux de sa liberté (Il n’était pas esclave de la loi et refusait de se soumettre aux volontés des scribes, pharisiens et roi de son époque). La méchanceté et la jalousie des hommes les ont poussés à commettre ce crime crapuleux : tuer Dieu !  Or donc, depuis longtemps l’homme est jaloux et méchant. Dieu lui-même a fait l’expérience de la méchanceté, de la jalousie et de la cruauté de l’homme. Dieu a payé cash ce que l’homme a de plus vilain et de plus laid en lui à savoir la jalousie et la méchanceté qui se transforment en cruauté et en meurtre.            

     Malheureusement, malgré le temps, l’homme demeure méchant, jaloux, cruel et criminel. Ces vilains sentiments continuent d’envahir et de posséder le cœur et l’esprit de l’homme. Ah qu’est-ce que l’homme est foncièrement méchant, jaloux et criminel ! Il ne nous a pas suffi de tuer Dieu. Il faut que maintenant nous exterminions le genre humain, que nous prenions en partie l’homme. Nous souffrons nous-mêmes de nos propres méchancetés, jalousie et cruauté. Car, comme le Christ, la même bouche qui crie vive le roi de l’univers est cette même bouche qui scande : A bas un tel ! A mort un tel! Tuez un tel ! Enterrez-le !  La même bouche qui crie aujourd’hui M. le Président vous êtes notre Dieu, est la même bouche qui criera demain dégagez M. le président ! Mais entre nous, pourquoi faut-il que nous soyons jaloux, méchants vis-à-vis des uns et des autres ?  Pourquoi faut-il que nous soyons là à nous torpiller, à nous épier et à se traquer sans cesse ?  En quoi la vie de l’autre nous intéresse tant pour que nous le livrions à la vindicte populaire ? Que nous soyons à ses trousses ? Où que nous racontions des méchancetés sur lui ? Pourquoi ne pas faire l’effort de s’aimer pendant qu’il est encore temps ?

      De toute part l’homme subit douloureusement la méchanceté et la jalousie des hommes. L’homme n’aime pas l’homme. (Les jeunes disent les gens n’aiment pas les gens).  Et comme le Christ, l’homme fait amèrement l’expérience des propos du psalmiste « Si l’insulte me venait d’un ennemi, je pourrais l’endurer ; si mon rival s’élevait contre moi, je pourrais me dérober.  Mais toi, un homme de mon rang, mon familier, mon intime !  Que notre entente était bonne quand nous allions d’un même pas dans la maison de Dieu ! » (Ps 54, 13-15).  Comme quoi, frères et sœurs, l’ennemi n’est jamais loin. Il est toujours proche, tapi dans l’ombre. Tu crois qu’il est ton frère, ta sœur. Tu l’appelles même ainsi. Mais c’est un ennemi juré, impitoyable, caché et masqué qui n’osera jamais se dévoiler ou se révéler. Quand il te voit, son visage est souriant et rayonnant. L’éclat de ses dents devient plus vif et davantage attrayant et séduisant. Il transpire même pour toi à grosses gouttes pour te rendre un service même inattendu. Mais quand tu n’es pas là, il te plante un poignard dans le dos, sèchement et lâchement, signe de sa lâcheté. Comme tous les lâches, il agit dans l’ombre. Il peut être ton propre frère, ton chef d’état-major, le chef de l’armée. Il peut-être aussi ton gardien, ton chauffeur, ton cuisinier ou ta cuisinière, ta servante. Il peut être celui que tu crois être ton meilleur ami ou même ta meilleure moitié. Il vaut mieux peut-être avoir et aimer ses ennemis que de chercher des amis. Avec l’ennemi, nous savons au moins qui nous sommes car il nous le dit en toute sincérité et en face de nous même s’il le fait méchamment. Mais avec celui qui prétend être notre ami, nous ne saurions jamais rien de nous.  Car l’ami n’est pas courageux pour nous dire ce que nous sommes. Comme Judas, il nous épie et nous livre à nos bourreaux dès qu’il en a la possibilité. L’ami est toujours celui qui nous livre. C’est lui qui dit des méchancetés sur nous.  C’est celui qui raconte tout sur celui dont il prétend être l’ami. L’ami est le plus méchant des hommes. L’ami n’aime pas l’ami. 

     On peut essayer de comprendre la méchanceté de l’être humain en général.  Mais il nous sera toujours difficile de comprendre la méchanceté et la jalousie du chrétien. Comment le chrétien peut-il haïr jusqu’à mourir son prochain alors que le message du Christ qu’il lit et écoute est un message d’amour de ce prochain ?  Comment le chrétien peut-il épier, torpiller, diffamer, salir et traquer méchamment et sans aucune preuve son prochain ?  Qui est sans péché pour que la vie des autres l’intéresse tant ?  Rappelons-nous la scène de la femme adultère de l’Evangile de dimanche dernier.  « Que celui qui est sans péché lui lance la première pierre ».  Mais il ne s’est trouvé personne pour lui lancer cette première pierre. Au contraire, nous dit saint Jean, ils s’en sont allés, presque en fuyant, à commencer par les plus vieux.     

     Tous pécheurs que nous sommes, mettons-nous ensemble pour nous convertir.  Aidons l’autre à sortir de son péché si nous sommes convaincus qu’il a péché.  Ce sera la meilleure façon de l’aider. Soyons indulgents et bienveillants, compréhensifs et tolérants, charitables et miséricordieux vis-à-vis de l’autre. Ne jugeons pas et ne condamnons pas trop vite et trop facilement, sans preuves, avec seulement pour souci de nuire au prochain, de lui faire mal.

     Si dans notre pays, nos dirigeants comprennent cela, notre processus de réconciliation ne sera plus un simple slogan pour gouverner tranquillement et laisser le temps aux autres de piller sans cesse nos richesses. Mais nous avons fait de notre processus de réconciliation un panier à crabes et un fourre-tout. Chacun y trouve à manger et à boire. Nous emprisonnons nos adversaires politiques ? C’est en vue de la réconciliation. Nous traquons ceux qui ne sont pas du même camp politique que nous ? C’est pour la réconciliation. Nos adversaires politiques sont en prison et torturés? C’est aussi pour la réconciliation. On promeut et protège ceux de notre camp qui ont eux aussi volé, pillé et tué ? C’est aussi pour la réconciliation. On écarte d’autres partis politiques des élections à venir ? C’est toujours en vue de la réconciliation. On coupe le salaire des fonctionnaires parce qu’ils ont grevé ? C’est normal, car comme dit la chanson, si tu n’as pas travaillé tu n’as pas droit au salaire ; mais dans notre cas, c’est surtout et toujours pour le processus de la réconciliation que ce salaire est coupé. Si la vie est de plus en plus chère et que le panier de la ménagère s’est transformé en sachet, ça aussi c’est pour la réconciliation. Notre processus de réconciliation est devenu un immense supermarché où chacun y vient faire sans difficultés ses emplettes à peu de frais.

     Je propose, frères et sœurs, que pendant cette semaine sainte que nous commençons aujourd’hui même, chacun fasse l’effort de rentrer en soi-même pour voir ce qu’il est en vérité. Donc pendant cette semaine sainte, que personne ne dise rien sur la vie des autres, mais plutôt qu’il dise tout sur lui-même. Ce sera notre dernier effort de carême pour cette année.  Je décrète donc un embargo total sur les critiques acerbes et méchantes déversées sur la vie des autres. Retournons ces critiques contre nous-mêmes en vue seulement de notre propre conversion. La seule et unique démarche que nous devons entreprendre envers l’autre pendant cette semaine sainte doit être une démarche d’amour et de paix. Si ce n’est pas cela, il faut obligatoirement s’abstenir de tout propos contre l’autre, il faut absolument se taire sur la vie de l’autre.  Dieu nous en revaudra. Le Christ notre Seigneur nous paiera au centuple.

          Demandons-lui, pour ce temps de carême qui reste d’être des modèles en paroles et en amour.

Questions fondamentale pour la mission et la foi en Afrique

22/03/2013 01:03 par perekjean

 

 QUESTIONS FONDAMENTALES POUR LA FOI ET LA LIBERATION EN AFRIQUE

     

La mission en Afrique a – t- elle contribué à la foi et à la libération de l’Africain?

     Ce qui peut paraître en notre sens paradoxal, c’est qu’à l’heure où l’on rend hommage à l’œuvre des missionnaires, compte tenu de « la splendide croissance de l’Eglise en Afrique » [1]qui est due à leur dévouement et à leur générosité, l’on éprouve en même temps le besoin, et cela dans tous les milieux de réflexion, de s’interroger avec franchise et perspicacité sur la pertinence de l’œuvre missionnaire en Afrique.  C’est un exercice auquel l’intelligence ne doit se dérober à l’heure actuelle. Il n’a point pour objectif de nous maintenir dans le passé encore moins de le dénier ou le dénigrer, mais au contraire il nous aide à consolider notre foi et à nous projeter dynamiquement dans notre avenir commun.

     La Mission en Afrique est-depuis ses origines mêmes-, une « aventure ambiguë »[2]   dans une Afrique qui est elle-même restée toujours ambiguë. C’est pourquoi l’Afrique doit toujours s’interroger sur la sincérité de sa rencontre et de ses rapports avec le Christ, l’Evangile, l’Eglise et de sa mission.  Et il faut d’abord nécessairement commencer par les échecs de ces rapports.[3]  Car la Mission qui a commencé avec l’époque coloniale pose toujours question parce qu’entre l’une et l’autre il a existé une collusion bien suspecte.  Tout comme la colonisation, la Mission en Afrique a été elle aussi « une entreprise de violence». [4] C’est pourquoi d’ailleurs pour l’opinion de l’époque ancienne et même actuelle « le drapeau français et la croix apporteraient la civilisation chrétienne dans ces pays islamistes et fétichistes ».[5]  Ainsi, « pour de nombreuses générations (d’Africains), le christianisme sera une religion de Blancs.»[6] Selon Méthode GAHUNGU, reprenant et analysant la méthode d’évangélisation du cardinal Lavigerie et de ses missionnaires Pères blancs, le christianisme avait pour « projet de porter aux pauvres déracinés de l’Afrique les bienfaits de la civilisation chrétienne occidentale. » [7]  Dès lors que l’Eglise s’est résolument inscrite dans une « mission de civilisation » et de salut des âmes des nègres et non d’évangélisation, épousant ainsi l’air du temps, elle ne pouvait que se compromettre avec la colonisation qui s’était elle aussi inscrite dans cette même prétendue et lugubre « mission de civilisation ».  Nous avons encore en souvenir des propos d’un de nos professeurs du premier cycle du collège qui ne cessait de pourfendre l’Eglise à longueur de cours à cause de ses relations ambiguës avec les colons.  Il disait en substance que derrière la Bible du missionnaire se cachait la chicote du colon.  De fait, l’attitude des colons et des missionnaires elle-même ne pouvait démentir de tels propos.  Le christianisme s’est révélé en Afrique comme l’appareil idéologique de l’Occident colonisateur.  Mongo Béti, dans son roman polémique Le pauvre Christ de Bomba[8], a mis en scène le missionnaire R.P.S. DRUMONT et l’administrateur VIDAL. Le premier, faisant cas au second des difficultés qu’il avait à convertir à la vraie religion ses fidèles noirs, celui-ci a tenté de le rassurer car bientôt une route allait être ouverte dans la région de ces noirs difficiles à croire en Christ et qu’ainsi, craignant d’être enrôlés de force pour les travaux de cette route, ceux-ci se convertiront véritablement car auprès du missionnaire ils éviteront les brimades grâce à ses liens avec l’administrateur.  Dans son analyse, le R.P.S DRUMONT parvient à se poser la question suivante après vingt (20) ans de mission en Afrique : « Voyez-vous, le problème qui me tourmente est celui-ci : les quelques Noirs qui ont adhéré au christianisme l’ont-ils réellement fait de leur propre gré ? »[9] Même s’il ne décline pas ici clairement la complicité tacite ou de fait entre le missionnaire et l’administrateur colonial, il n’en est pas moins conscient.  D’ailleurs, un vieillard qui dissuadait un chef de village de porter main au R.P.S DRUMONT après que celui-ci a brisé leurs instruments de danse, révèle explicitement la complicité entre missionnaire et administrateur colonial : « Ecoute-moi, fils, écoute-moi donc.  Est-ce que tu l’oublies, fils ?  Que veux-tu, il n’oserait pas nous provoquer ainsi, s’il ne se sentait appuyé derrière lui par tous ses frères.  Avec ça qu’ils sont solidaires…ne l’affronte pas.  Avec eux, on ne sait jamais. »[10]

 Dans son roman Le vieux nègre et la médaille, Ferdinand OYONO décrit également cette situation avec Meka, un chrétien qui doit recevoir une médaille de la part de l’administration coloniale parce qu’il a cédé ses terres à l’Eglise.[11]

  Le gouverneur Fourneau est plus explicite : « Nous avons la garantie que l’influence des missions dont l’établissement au Cameroun a été autorisée, s’emploiera au profit de l’action française ».[12] En 1884, le diplomate Théodose de Langrené, écrivait plus gravement : « Tout en prêchant l’Evangile, ils y feraient connaître et respecter la France et pourraient ainsi préparer la voie à sa domination future.»[13]

   De toute évidence, le christianisme, en s’imposant comme la religion du vainqueur, a aussi correspondu à des enjeux et stratégies de domination en Afrique.

  Jean-Marc ELA constate lui aussi que l’échec de l’évangélisation se vérifie alors dans  les structures de nos Eglises d’Afrique qui sont un héritage occidental.  Cet héritage nous a été légué sans que les conditions de fonctionnement de ces structures soient fondamentalement changées.  L’Eglise catholique en Afrique demeure, de facto, sous l’emprise du pouvoir occidental.  Ce constant de Jean-Marc ELA met en lumière ce que dit Sidbé SEMPORE sur cet évangélisation.  Pour lui, celle-ci n’a « labouré dans l’homme africain que la surface qui (lui) paraissait labourable, laissant en friche un no man’s land hérissé de touffes d’interrogation, de doute, d’aspiration et d’insatisfaction ».[14]

    Ainsi, ZACHARIE, personnage de la même œuvre de Mongo BETI et cuisinier du R.P.S DRUMONT, lors d’une tournée missionnaire avec celui-ci qui voulait savoir « pourquoi les gens se détournaient ainsi de la religion ? » alors qu’ils « y étaient venus en masse au début ?», a eu ce courage rare à un homme de son statut en face de son patron blanc pour lui dire clairement que ce qui intéressait ceux qui s’étaient convertis, ce n’était pas de découvrir Dieu qu’ils adoraient déjà à leur manière, mais de connaître le secret du Blanc.  Mais hélas ! celui-ci leur a parlé de Dieu au lieu de leur livrer ses secrets  [15]

  Dans ce sens, Denis, personnage et narrateur du même roman de Mongo Béti qui était « enfant de chœur », se pose cette question fort pertinente : «  Moi aussi je commence à me demander si la religion chrétienne convient vraiment aux Noirs, si elle est bien faite à notre mesure.  Je le croyais fermement puisque Jésus-Christ a dit à ses apôtres : ‘Allez, et annoncez la bonne nouvelle aux peuples de la terre… ‘ Mais maintenant je ne sais plus…Il l’a pourtant bien dit ! Je suis certain qu’il l’a dit ! »[16]

    La littérature africaine dépeint fort abondamment cet échec de l’évangélisation.[17]  Le père Joseph, dans un échange fort enrichissant avec MELEDOUMAN – personnages de La carte d’identité- fait ce constat d’échec parlant de ses fidèles : « Tous autant qu’ils sont, ils étaient et demeurent animistes.  La religion catholique, la sainte religion, c’est du vernis pour eux : vernis, oui, c’est du vernis. Ils n’abandonneront jamais leurs fétiches, pour adorer le vrai Dieu.  C’est peine perdue.  Dieu, que peut-on faire avec des animaux pareils ?  Ont-ils seulement une âme qu’on peut sauver, sauver par le salut chrétien ? »[18]

      Après l’ère missionnaire, on peut toujours s’interroger, à bon droit, de ce qu’a été Jésus-Christ pour ceux à qui il était annoncé.  La Mission accomplie en Afrique a-t-elle réellement contribué à le faire connaître ?  Une fois encore Mongo BETI, à travers ce personnage, nous donne une réponse.  Aux prises, en effet, avec le R.P.S DRUMONT avec qui il voulait en découdre coûte que coûte à cause de ses manières cavalières et désinvoltes de traiter la tradition africaine, il crie son ras le bol : « Jésus-Christ, Jésus-Christ…encore un Blanc ! Encore un que j’aurais eu plaisir à écraser sous mon seul pied gauche.  Ouais !  Jésus-Christ, Jésus-Christ, est-ce que je le connais, moi ?  Est-ce que je viens te causer de mes ancêtres, moi ?  Jésus-Christ, qu’est-ce que je m’en moque !  Si seulement tu savais combien je m’en moque, de ton Jésus-Christ.  Si seulement je pouvais te tirer les oreilles un moment et les rendre un tout petit peu plus rouges…Jésus-Christ, Jésus-Christ… Vermine !...»[19]

  De son côté Chinua Achebe, écrivain Nigérian, met en dialogue des missionnaires (Noirs et Blanc) venus s’implanter presque de force dans un village :

  • « Si nous abandonnons nos dieux et suivons votre dieu, demanda un autre homme, qui nous protégera de la colère de nos dieux et de nos ancêtres négligés ? »
  • « Vos dieux ne sont pas vivants et ne peuvent vous faire aucun mal, répliqua le Blanc. Ce sont des morceaux de bois et de pierre. »

Quand cela fut interprété aux hommes de Mbanta ils éclatèrent en rires moqueurs.  Il fallait que ces hommes soient fous, se dirent-ils en eux-mêmes.  Autrement, comment auraient-ils pu dire qu’Ani et Amadiora étaient inoffensifs ?  Et Idemili et Ogwugwu aussi ?  Et quelques-uns commencèrent à s’en aller. » [20] Par la suite, Chielo, la prêtresse d’Agbala, personnage du même roman de Chinua Achebe, appela les convertis « les excréments du clan », et la loi nouvelle (l’Evangile) était à ses yeux « un chien fou venu les dévorer.» [21] Dans le roman satirique de l’écrivain camerounais Ferdinand OYONO, le missionnaire lui-même fut souvent désigné par ceux qui ne le comprenaient pas de « ce maudit Blanc. » [22]

     Quel type de chrétiens une telle mission a-t-elle pu bâtir ou construire ?  L’entretien entre la femme du Commandant de cercle de Dangan et leur boy-cuisiner chrétien Joseph, toujours dans la même œuvre de Ferdinand OYONO, est révélateur du type de chrétien que cette mission a accouché:

  • « Tu es chrétien n’est-ce pas ?
  • Oui, Madame, chrétien comme ça…
  • Comment chrétien comme ça ?
  • Chrétien pas grand-chose, Madame.  Chrétien parce que le prêtre m’a versé l’eau sur la tête en me donnant un nom de Blanc…
  • Mais c’est incroyable ce que tu me racontes là !  Le commandant m’avait pourtant dit que tu étais très croyant ?
  • Il faut bien croire comme ça aux histoires des Blancs…
  • Ça alors !

Madame semblait suffoquée.

  • Mais, reprit-elle, tu ne crois plus en Dieu ?...Tu es…redevenu fétichiste ?
  • La rivière ne remonte plus à sa source…Je crois que ce proverbe existe aussi au pays de Madame ? »[23]

     Le malaise perceptible qui semble saisir « Madame » porte en réalité l’écho d’un échec souvent larvé, souvent retentissant de la Mission, du moins du point de vue de l’annonce à proprement parler de l’Evangile en lui-même aux Africains.

     Quant à Meka, dans le roman de Ferdinand OYONO, le vieux nègre et la médaille, pensant à son baptême après des déboires avec les Blancs qui venaient pourtant de le récompenser d’une médaille pour sa charité vis-à-vis de l’Eglise et de la France, il regretta « le jour où je suis devenu un esclave ! » [24]

 Telle a été malheureusement, la plupart du temps, la réalité des faits de la Mission en Afrique. Indélicats, inattentifs aux traditions culturelles de ceux à qui l’Evangile était annoncé, inélégants et volontairement fort déloyaux, les missionnaires,  la plupart du temps, n’ont pas été à la hauteur de la tâche.  Ils ne se sont donc pas fait comprendre.  Beaucoup d’entre eux l’ont confessé, fût-il tardivement.  L’accointance nocive avec la « Mission de civilisation de la Grande France » a torpillé dangereusement l’activité missionnaire, d’où son échec souvent fracassant dans biens de contrées africaines.  On peut nous faire remarquer qu’en se focalisant uniquement sur la culture pour apprécier l’activité missionnaire, on ne peut que parvenir à ces conclusions « subjectives », à la limite « ingrates».  On nous traitera même de « sauvages ingrats». [25] Nous n’en disconvenons outre mesure, certes.  Mais la réalité est visible qui saute aux yeux que l’ère missionnaire a contribué à la désagrégation et à l’affolement de l’Afrique.  Dans beaucoup de cas, le christianisme et la colonisation ont plongé l’Afrique dans une « grande nuit ».[26]

    Ce constat d’échec traversé par le mépris et le dédain de ceux à qui l’Evangile est annoncé révèle au grand jour les faiblesses d’un christianisme qu’on veut universel.  Sur le tard de sa présence en Afrique, le R.P.S. DRUMONT, pourtant grand défenseur de la Mission, avec beaucoup de lucidité rare à un missionnaire de son époque, déclare, comme un aveu d’impuissance voire d’échec : « Ces braves gens ont bien adoré Dieu sans nous.  Qu’importe s’ils l’ont adoré à leur manière…en mangeant de l’homme, ou en dansant au clair de lune, ou en portant au cou des gris-gris d’écorce d’arbre.  Pourquoi nous obstiner à leur imposer notre manière à nous ? »[27]

     Fort malheureusement, cette obstination à imposer leur manière à eux de comprendre Dieu et le monde nous a conduits à cette situation hybride que caricature fort bien cette chanson congolaise très actuelle : « Chrétiens, vous voilà malheureux !   Le matin à la messe, le soir chez le féticheur ; amulettes au rein, scapulaire au coup.  Chrétiens, vous voilà malheureux ! » Que faire ?  Il faut la réactiver en vue d’autres perspectives et ambitions plus audacieuses pour le Royaume des cieux.  Pour réussir cela, restituer  à l’homme noir son identité piégée nous semble un enjeu important.

 

 


[1] Jean-Paul II, Ecclesia in Africa, n°s 38-35.

[2] Nous empruntons cette expression du titre de la célèbre œuvre citée ci-dessus.

[3] Une chose est sûre, la Mission n’a pas été qu’échec.  On peut longuement s’étendre sur ses bienfaits.  La littérature dans ce sens est abondante.  Toutefois, dans le cadre de notre travail, nous estimons que relever ses échecs peut nous aider à aller plus loin dans l’évangélisation présente et future de l’Afrique.

 

[4] MVENG, E., « De la sous-mission à la succession », Civilisation noire et Eglise catholique, Présence africaine/NEA, Colloque d’Abidjan, 1977, p.268.  Pour sa part Cheik Anta Diop fait ces trois griefs contre le christianisme : « le christianisme est un moyen de désintégration sociale et politique ; il est un moyen de colonisation, ou une forme de l’impérialisme occidental moderne ; il est responsable de la mort des cultures dans les régions où il est passé », cité par TSHIBANGU Th., in Théologie africaine au XXIè siècle.  Quelques grandes figures, vol.1, Kinshasa, 2004, p.190.

 

[5] ELA, J.-M., Le cri de l’homme africain, p.32-34.  Sur le même sujet, Cf. aussi KABASSELE, F., Le christianisme et l’Afrique, une chance réciproque, Paris, Karthala, 1993, pp 44-50.

[6] Ibidem, p.34.  D’ailleurs, en langue baoulé de Côte d’ivoire, l’Eglise catholique est ainsi désignée : “Eglise des Blancs’’ ou “Eglise des pères’’ (allusion faite aux missionnaires blancs).

 

[7] GAHUNGU, M., La formation dans les séminaires en Afrique.  Pédagogie des Pères Blancs,  Paris, L’Harmattan, 2008, p.17.

[8] BETI, M., Le pauvre Christ de Bomba, Paris, Présence africaine, 1976, 286p.

[9] Ibidem, p.51.

[10] Ibidem, p.79.

[11] Ibidem, p.26.

[12] Cité par N’GONGO, “pouvoir politique occidental dans les structures de l’Eglise en Afrique’’, in Civilisation noire et Eglise catholique, Présence africaine/NEA, Colloque d’Abidjan, 1977, p.42

[13] Cité par QUENUM, A., Evangéliser, Hier, Aujourd’hui.  Une vision africaine, Abidjan, ICAO, 1999, p.169

[14] Cf. Concilium n°126, p.23.

[15] Cf. BETI, M., Op. cit., pp 45-46

[16] Cité par Pius NGANDU NKASHAMA, « L’image de Jésus-Christ à travers les littératures africaines », in Chemins de la christologie africaine, nouvelle édition revue et complétée, coll. Jésus et Jésus-Christ, N°25, Paris, Desclée, 2001, p62.

[17] Il y aussi une autre littérature africaine qui surestime l’activité missionnaire.  On pourrait la consulter pour une vue d’ensemble de la situation missionnaire.

[18] ADIAFFI, J.M., La carte d’identité, Evreux, CEDA-CECAF, 1998, p.93.

[19] BETI, M., Op. cit., pp 79-80.

[20] CHINUA, A., Le monde s’effondre, Paris, Présence africaine, p.176. La scène ressemble étrangement bien à celle de l’Apôtre Paul à Athènes au milieu des philosophes grecs dans le livre des Actes des Apôtre au chapitre 17.

[21] Ibidem, p.173.

[22] OYONO, F., Une vie de boy, Paris, Julliard, 1956, p.18.

[23] Ibidem, p.88.

[24] OYONO, F., Le vieux nègre et la médaille, p.152.

[25] C’est de cette façon que furent désignés les fidèles du RP Vandermayer dans OYONO F., Une vie de boy ,  p81.

[26] MBEMBE, A., Sortir de la grande nuit.  Essai sur l’Afrique décolonisée, Paris, La Découverte, 2010, 248p.

[27] BETI, M., Op. cit., pp 196-197

 

Mon homélie de ce 5è dimanche de Carême

18/03/2013 10:10 par perekjean

                 Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre à son prochain

Aujourd’hui, cinquième dimanche de carême. Le christ nous invite à nous examiner nous-mêmes, de fond en comble, avant de prétendre examiner le prochain et les autres. Qui suis-je moi-même ? C’est la question fondamentale et même existentielle à laquelle chacun doit impérativement répondre en ce cinquième dimanche de Carême. Ceux qui sont venus condamner la pauvre femme adultère se croyaient irréprochables, purs, saints. Ils sont venus gonflés d’eux-mêmes, sûrs qu’ils sont irréprochables. Mais le Christ leur fait découvrir l’obscurité et la grande nuit qui les entourent et les envahissent. Il leur fait découvrir leur propre laideur morale, leur ignorance et leurs propres ténèbres. Il les met devant leur propre miroir dans lequel ils refusaient de se regarder. Nous sommes tous pécheurs. Personne ne peut le nier. Mais très souvent, nous passons volontairement une éponge sur nos propres péchés et ce sont ceux des autres que nous brandissons au vu et au su de tous. Nous parlons des autres, les critiquons méchamment, les livrons à la vindicte populaire, les vilipendons, les indexons. Mais qui sommes nous-mêmes ? Chacun devrait pouvoir se poser chaque jour cette question s’il veut aller plus loin dans sa relation avec Dieu et avec ses frères. Qui sommes-nous pour que la vie des autres nous intéresse tant ? Qui sommes-nous pour condamner sans jugement ? Qui sommes-nous pour trainer les autres devant les tribunaux nationaux ou internationaux  et les faire juger publiquement, devant caméras et micros? Qui sommes-nous pour lancer des mandats d’arrêt internationaux contre les autres ? Ceux qui le font aujourd’hui n’ont-ils pas eux-mêmes péché. N’ont-ils pas eux-mêmes pillé, violé et tué pendant des années leurs frères ? N’ont-ils pas eux-mêmes cassé des banques à Bouaké, Man, Korhogo pour y voler d’importantes sommes d’argent qui constituent aujourd’hui leur butin et trésor de guerre ? N’ont-ils pas eux-mêmes massacré de pauvres populations à l’ouest, au nord et au centre du pays ? De qui sont les tueries et massacres de Duékoué ? Qui sommes-nous donc pour se gonfler aujourd’hui la poitrine et jouer au saint en condamnant méchamment les autres ? Que celui qui n’a jamais tué continue de condamné les autres. Construisons la paix et la réconciliation dans notre pays dans l’amour, la vérité et le pardon. La réconciliation ne doit pas être un programme et un slogan pour faire plaisir à des multinationales et leur donne la tranquillité pour piller davantage nos richesses. La justice des vainqueurs, la réconciliation des vainqueurs et l’humiliation des vaincus n’entrainent que haine et mépris et fabriquent à grande échelle des aigris et des frustrés prêts à se venger davantage. Nous nous connaissons tous dans ce pays. On sait qui a fait quoi avant pour être là aujourd’hui. Arrêtons de nous enorgueillir parce que nous détenons les armes et sommes soutenus par le monde entier. Le pouvoir acquis par les armes n’est que factice et éphémère. Ne fermons pas les yeux sur nos propres péchés. Ne nous absolvons pas aussi facilement comme si de rien n’était, comme si nous n’étions pour rien dans cette crise qui nous a secoués. Ne croyons pas que nous sommes les seuls victimes à qui on doit rendre justice contre leurs bourreaux.

Que celui qui n’a jamais péché continue de lancer les pierres à ceux qu’il identifie comme pécheurs. Regardons en nous-mêmes et voyons ce que nous sommes en réalité.

Fumée noire contre fumée blanche

15/03/2013 09:29 par perekjean

Fumée noire contre fumée blanche

 

     Cette réflexion n’est pas une polémique, loin s’en faut. Le monde entier a vibré durant cette semaine qui s’achève au rythme de la chapelle Sixtine d’où est sorti le successeur de saint Pierre, le chef des Apôtres du Christ, le Souverain pontife, le pape, Chef de l’Etat de la Cité du Vatican. Le sort de toute l’Eglise s’est ainsi retrouvé aux mains de 115 cardinaux qui ont dû, sous la dictée de l’Esprit Saint, trouver un nouveau guide à l’Eglise, Corps mystique du Christ. Dans ce bois sacré où se sont retrouvés enfermés les Princes de l’Eglise, la communication avec le monde extérieur, selon les dispositions qui ont été prises, s’est faite à travers deux réalités : la fumée noire et la fumée blanche. La fumée noire qui sort de la cheminée signifie un vote négatif, donc pas de pape. Celle qui est blanche signifie qu’un nouveau pape vient d’être élu ; donc le vote a été positif. Il y a eu donc un duel terrible entre la fumée noire et la fumée blanche. Mais la deuxième l’a remporté sur la première. L’éternelle question du noir et du blanc s’est ainsi posée jusque dans le cœur de la catholicité. La rivalité entre noir et blanc s’est transportée et même transplantée au cœur de la foi et prend des allures incontrôlables au moment des conclaves. Quand on connaît l’aversion du blanc pour le noir, on peut légitimement se demander, sans intention de polémiquer, pourquoi l’Eglise a choisi ces deux couleurs qui représentent deux races que l’histoire oppose pour annoncer l’élection ou non d’un nouveau pape, le vicaire de Jésus-Christ, Celui-là même qui ne fait pas de différence entre les peuples et les hommes ? Il eut un autre moment où dans l’iconographie catholique les anges étaient représentés en blanc et le démon et ses suppôts en noir. De même, certains théologiens en mal de célébrité et d’intelligence de la foi ont cru devoir expliquer la misère du noir par sa descendance de Cham, ce fils maudit de Noé qui a osé regarder la nudité de son père. Aussi, n’est-il pas inutile de rappeler que l’Eglise était une actrice principale de l’esclavage des noirs et qu’elle a soutenu idéologiquement, spirituellement et de bout en bout la colonisation des noirs par les blancs à travers ses missionnaires blancs. L’enjeu de l’élection du successeur de Benoit XVI est l’impératif aggiornamento de l’Eglise du Christ ; un pape capable de porter toute l’espérance de l’Eglise et de ses fidèles vers des horizons nouveaux, plus porteurs d’espérance dans un monde où Dieu est banalisé. Peut-on véritablement espérer un tel changement quand les bases sont fragiles et frisent le racisme? Je ne suis pas sûr que l’Eglise officielle ait choisi ces couleurs dans le sens de ce que nous disons ici : opposer blanc et noir en démontrant l’éternelle supériorité du premier sur le second. Si tel était le cas, je dirais que c’en était fini pour l’Eglise de Jésus-Christ. Toutefois, ce sont des allusions malsaines et tendancieuses qui chatouillent et fouettent le bon sens et provoquent des susceptibilités malveillantes. Un exemple : un ami qui aurait pu être un grand musicien a dû renoncer à la musique parce que selon les notes musicales, une blanche égale deux noires ! Au moment où l’Eglise veut présenter un nouveau visage à son milliard d’adeptes et au monde entier, je pense qu’il lui faut faire le toilettage de fond en comble de certaines de ses réalités. Il lui faut nécessairement changer ces deux couleurs par d’autres pour marquer sa catholicité et éviter les susceptibilités et polémiques inutiles. De même qu’elle doit éviter ce débat stérile et malsain d’un pape noir ou non. Le débat sur la question devient plus malsain quand des princes mêmes de l’Eglise s’y mettent à cœur joie. L’Eglise du Christ est-elle devenue une affaire de race au point de susciter des débats sur l’élection ou non d’un pape de couleur ? La question légitime est alors de se demander si ce sont les cardinaux qui élisent d’eux-mêmes le pape ou alors s’ils sont guidés et inspirés par l’Esprit Saint. Qui est-ce qui est le plus important ? Est-ce un pape noir, blanc, rouge ou jaune ou alors un pape pour l’Eglise du Christ, vrai successeur de Pierre ? Pourquoi faut-il que les problèmes raciaux s’implantent au cœur de l’Eglise du Christ et même qu’ils soient vigoureusement animés par des ecclésiastes sur lesquels ne pèse aucun soupçon a priori? Pour moi, c’est l’Eglise qui compte. Quel que soit le camp d’où il est venu, le nouveau pape doit montrer un nouveau visage du Christ et de l’Eglise au monde entier, un visage capable de se faire voir et aimer par tous et non un visage blanc ou noir, symbole de la division et de la haine raciale opérées par le Diable. Ce n’est pas la couleur qui dirige l’Eglise. C’est l’Esprit Saint. Et cet Esprit Saint souffle partout, à moins que le contraire nous soit démontré.

Au moment où je mettais fin à cet article, j’ai appris que le cardinal Jorgio Mario Bergoglio d’Argentine vient d’être élu pape et son nom de service et de mission sera François. Quelle merveille fait pour nous le Seigneur ! Voici une preuve de ce que nous disons. L’Esprit Saint souffle là où il veut. Il suffit d’apprendre à lire ses signes. S’il est allé nous chercher « un pape au bout du monde », soyons attentifs à son message. Bienvenue à notre pape. Nous t’aimons déjà.

Père JEAN K.

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A la découverte de Jean-Marc Ela

14/03/2013 13:37 par perekjean

                 A LA DECOUVERTE DE JEAN-MARC ELA

Les quelques recherches que nous avions effectuées sur ce savant africain camerounais nous ont permis de découvrir sa science et sa théologie. Celles-ci sont entièrement au service de la libération de l’Afrique. Nous nous proposons, à travers une série d’articles, de vous faire découvrir cet intellectuel qui aura marqué l’histoire récente de la théologie africaine.

 

I/ PRELIMINAIRES

Jean-Marc Ela, un penseur au service de la libération de l’Afrique

     Quand on lui demande comment il est parvenu à s’intéresser à l’Afrique alors qu’à l’école primaire toute la formation qu’il a reçue était essentiellement axée sur la France, Jean-Marc Ela répond qu’il s’est inspiré de cet enseignement français non seulement pour mieux connaître ceux qui avaient été ses maîtres, mais aussi pour en tirer les possibilités pour combattre ce qu’il a considéré comme une domination à laquelle il ne pouvait pas se résigner.[1] Selon lui, il est sorti de cette école pour essayer de voir comment il pouvait échapper d’abord lui-même, à la domination et contribuer, par la suite, à la libération de l'homme africain en se mettant à son service.[2]

 

Lieux d’éclosion de sa christologie de libération africaine

 

     Trois événements qu’il qualifie de « déterminants » ont, selon lui, fait surgir sa théologie : 1) Son expérience personnelle de libération : Il estime qu’il a dû se libérer lui-même au départ d’un certain nombre de contraintes et d’oppressions pour tenter de repenser à nouveaux frais les problèmes qui semblaient être ceux de la mission et de la foi. En effet, ne se sentant pas la vocation de gestionnaire d’un « christianisme en décomposition », il a dû prendre ses distances par rapport à un « modèle d’Eglise pensé ailleurs »[3]pour les Africains ; 2) Sa vie au milieu des paysans du Nord-Cameroun : Jean-Marc Ela a vécu une expérience pastorale de quatorze (14) ans au Nord-Cameroun avec les paysans Kirdi.[4]Il a partagé avec eux, dans cet endroit frontalier au désert, leur détresse et leur misère causées par des pouvoirs qui oppriment et appauvrissent. Il a vécu la douloureuse situation « des milliers de paysans (qui) sont contraints d’arracher les tiges de mil qui commencent à pousser pour semer le coton»[5]qui ne nourrit personne. Il a lutté avec eux pour qu’ils survivent ; 3) « La colère de la femme Kirdi » : Un jour, au cœur d’un débat sur Dieu organisé sur le mode de la palabre africaine, une femme prend la parole, tout en colère pour demander: « Dieu, Dieu, et après ? » La colère de cette femme contre Dieu a été provoquée par ce qui semble être le silence du Dieu de Jésus-Christ devant la pauvreté, la misère et l’oppression de ces paysans du Nord-Cameroun. Par la suite, toute sa théologie a consisté a montré ce qu’est le Dieu de Jésus-Christ pour les hommes et femmes en situation de sécheresse, de pauvreté et de famine, d’injustice et d’oppression.[6]

      On peut aussi ajouter à cette tripe réalité qui a façonné sa théologie, sa tripe formation théologique, sociologique et anthropologique. Jean-Marc Ela a su articuler sciences humaines et science théologique pour construire une christologie dont le point de départ est l’homme en tant qu’image de l’image de Dieu : Jésus-Christ.[7]Cela se découvre à travers ses œuvres théologiques.

 

Les œuvres théologiques majeures de Jean-Marc Ela

 

     Jean-Marc Ela a écrit de nombreux ouvrages théologiques que nous  signalons ici:

- En 1980, il publie Le cri de l'homme africain. Questions aux chrétiens et aux Eglises d’Afrique, qui selon lui, est le cri des pauvres d'Afrique, en échos aux cris d'Israël en esclavage en Egypte, mais surtout au cri du Christ sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27, 46). C'est un cri à la fois d'angoisse, d'espérance et de libération.  C’est ce cri qui va d’ailleurs retentir comme en échos dans toutes ses réflexions théologiques et même sociologiques.  Il y révèle que

     « le Dieu de la prédication missionnaire semble avoir été un Dieu si lointain, si étranger à l’histoire des colonisés, des exploités et des opprimés qu’il s’identifie difficilement au Dieu de l’Exode qui prend conscience de la situation d’oppression et de servitude où se trouve son peuple».[8]

- En 1981, en collaboration avec René Luneau, il publie Voici le temps des héritiers, Eglises d'Afrique et voies nouvelles où la question du christianisme africain libéré des pouvoirs de Rome demeure au centre de sa réflexion. Mais aussi, il y soutient que les Eglises africaines ont à lutter contre les oppressions des pouvoirs politiques. Bien plus, parlant des relations entre les Eglises d’Afrique et d’Occident, qu’il appelle « problème d’Eglise », il fait remarquer qu’ 

     « il est certain que si au lieu de divertir le public européen par les vieilles légendes de la pauvreté de leurs ouailles, les missionnaires s’appliquaient à révéler à l’Occident le visage du néo-colonialisme qui maintient l’Afrique dans la famine et la dépendance, ils retrouveraient une nouvelle crédibilité aux yeux de beaucoup d’Africains».[9] 

- En 1985, il publie Ma foi d'Africain[10]où il évoque en termes de défis majeurs les problèmes de la lecture de la Bible en Afrique, de pauvreté, d'oppression, de nourriture, de santé et donc de survie des peuples africains. Ainsi, Ma foi d'Africain veut montrer comment il est possible d'enraciner l'Evangile de Jésus-Christ dans la vie d'un peuple et de rencontrer Dieu sur les chemins de notre histoire. Ma foi d’Africain se trouve être l’écho sans cesse retentissant du « cri de l’homme africain ».

- En 1992, il publie Le message de Jean Baptiste. De la conversion à la réforme dans les Eglises africaines[11] où à partir de l'image du Précurseur, il invite les chrétiens africains et l'Eglise africaine à être courageux à la suite du Christ en s'opposant à toutes les formes de dictature, qu'elles soient politiques ou spirituelles. Dans cet ouvrage de théologie, la figure du Précurseur est montrée comme signe avant-coureur d’un Evangile qui doit contribuer à la libération de l’Afrique dont le Christ lui-même est porteur. Pour Jean-Marc Ela, le prophète du désert qu’est Jean-Baptiste annonce aujourd’hui encore la conversion qu’apporte le Christ à travers son Evangile. 

- En 2003, il publie un véritable chef-d'œuvre théologique : Repenser la théologie africaine. Le Dieu qui libère. Cela peut être considéré comme le couronnement de trente(30) années de travail et de réflexion, de lutte et de détermination, une contribution majeure à la théologie africaine contemporaine. Il essaie d'y montrer que la Révélation de Dieu en Jésus-Christ trouve sa pleine signification en Afrique lorsque l'Eglise fait mémoire d'un Evangile qui libère. Pour lui, ce qui compte pour l’Eglise d’Afrique aujourd’hui, c’est qu’elle soit un sacrement, un « signe » en Afrique.

     «  En réalité, soutient-il, il s’agit d’un nouveau type de présence d’Eglise à partir d’une expérience évangélique au milieu d’un peuple. Il n’y a, ici, rien à « transplanter ».  Ce qui importe, c’est d’être là et de tenter de vivre en profondeur sa foi parmi les autres, sans cette obsession de bâtir et de remplir les Eglises qui tend à absorber les énergies missionnaires…Au lieu de faire nombre, il s’agit de faire signe».[12]

 

     En parcourant ses œuvres théologiques on en dégage facilement les thèmes majeurs qui les traversent.

 

Les thèmes majeurs de la théologie de Jean-Marc Ela

 

     Jean-Marc Ela a construit une christologie de la libération africaine. Il le soutient lui-même en reconnaissant qu’il a été parmi les premiers à poser les bases d’une théologie de la libération en mettant en exergue les rapports entre Dieu et les peuples opprimés d’Afrique.[13]En bâtissant cette théologie à partir de l’image de Jésus-Christ, Fils de Dieu, sa théologie devient une christologie de la libération du continent noir.[14]

 

« La théologie sous l’arbre »

 

     La « théologie sous l’arbre » est, selon Jean-Marc Ela, celle qui s’élabore dans le « coude-à-coude » fraternel où la relecture de l’Evangile fonde des communautés de foi capables de soutenir et de défendre l’espérance des pauvres en Jésus-Christ. En fait, elle est une théologie de la solidarité dont la source se trouve en Jésus-Christ lui-même qui s’est fait solidaire des pauvres en acceptant le bois de la croix.[15]Il interprète le Magnificat de Marie dans la Bible comme la sollicitude et la solidarité de Dieu pour les pauvres alors que les riches sont renvoyés les mains vides.[16]Cette théologie a suscité « la pastorale du grenier ».

 

« La pastorale du grenier »[17]

 

     Cette pastorale lui a été inspirée par cette scène où un vieillard, au cours d’une soirée de causerie sur Dieu dans un village, a fait sèchement remarquer qu’autrefois Dieu avait parlé aux hommes mais aujourd’hui il s’est tu et a ainsi livré les hommes à la faim, à la maladie et à la mort.[18] Il fait ainsi allusion à la politique de la culture du coton contre celle du mil.[19]La pastorale du grenier permet ainsi de lutter contre  l’«idéologie vulgaire du développement »,[20] ce modèle qui privilégie ce qui affame un peuple au profit particulier d’un « club de nantis».[21]Par la «pastorale du grenier», il s’agit de refuser de façon méthodique un système qui produit des greniers vides et donc annonce la mort. Le message et la pratique de Jésus, dénonçant l’exploitation des paysans,  exigent de nouvelles formes de rapport où les hommes luttent contre tout ce qui peut leur priver de la ration de mil.[22]Cette pratique pastorale fonde toute la thématique et l’ossature de sa théologie que sont la foi et la libération.

 

La foi et la libération

 

   En parlant de sa théologie, Jean-Marc Ela nous apprend qu’elle est née dans les villages. Sa théologie est née plus précisément sous l’arbre à palabre, dans les montagnes du Nord-Cameroun. Les soirs, il se retrouvait avec les paysans et les paysannes. Ils lisaient alors ensemble la Bible avec leurs yeux d’Africains. Il a fait cela pendant quinze ans avec ces paysans pauvres qui étaient devenus une partie de lui-même et les inspirateurs de sa christologie[23].

    La foi et la libération africaines sont au cœur de la christologie de Jean-Marc Ela. Pour lui, la foi de l’Africain doit se construire et se manifester autour de la question de la libération des pauvres en Afrique.[24] La foi conduit à la libération et celle-ci doit être le reflet permanent et dynamique de celle-là. Toutes deux supposent un engagement et une lutte en faveur des pauvres, des opprimés et des marginalisés qui deviennent un lieu théologique en Afrique. La raison de tout cela est que, selon Jean-Marc Ela, Dieu révèle toujours à l’homme que son salut est déjà à l’œuvre bien que sa réalisation en plénitude soit encore à venir. Ainsi, on ne peut pas reléguer le bonheur des hommes, la justice et la liberté « dans un au-delà sans lien avec les réalités et les situations du monde présent».[25]

     Ce parcours préliminaire nous a permis d’aller à la rencontre de Jean-Marc Ela afin de saisir la quintessence de sa pensée et de sa pratique pastorale au milieu des paysans, sources fondamentales de sa christologie. Nous notons que Jean-Marc Ela a abattu un travail théologique riche qui doit servir à la théologie africaine. C’est une partie de ce travail que nous voulons faire découvrir à travers cette étude. A travers une approche christologique, nous voulons voir comment il aborde les questions de la foi et de la libération dans le contexte africain.  Il est bien de relever que Jean-Marc Ela n’est pas le seul théologien africain de la libération. Nous pouvons nommer avec lui d’autres comme Fabien Eboussi Boulaga,[26] Engelbert Mveng,[27] Meinrad Hebga ou encore Eloi Messi Metogo.[28] Tous ont contribué à l’émergence d’une théologie de la libération qui s’intéresse aux réalités pratiques, sociales et politiques en Afrique en faveur des pauvres et des déshérités.

 

 

 


[1] Cf. Yao, ASSOGBA, Jean-Marc Ela, Le sociologue et théologien africain en boubou, Paris, L’Harmattan, P.81.

[2]  Cf. Ibid.

[3] Jean-Marc, ELA, Ma foi d’Africain, Paris, Karthala, nouvelle édition, 2009, p.25.

[4] Après ses nombreuses années au milieu des paysans, il a rejoint un quartier pauvre de Yaoundé où avec des jeunes cadres et étudiants, ils ont lu et mis en pratique certains aspects de l’Evangile concernant l’engament de Jésus-Christ pour les pauvres. A la mort de son ami, le père Engelbert MVENG, tué par le pouvoir camerounais, il a essayé de faire comprendre l’injustice de ceux qui gouvernent le Cameroun. Cela lui a valu l’hostilité du pouvoir et son inscription sur la liste rouge des personnes dangereuses à abattre. Il a dû s’exiler au Canada du 6 août 1995 au 28 décembre 2008, date de sa mort.

[5] Jean-Marc, ELA, Le cri de l’homme africain. Questions aux Chrétiens et aux Eglises d’Afrique, Paris, L’Harmattan, 1980, pp 7-8.

[6] Cf. Jean-Marc, ELA, Repenser la théologie africaine.  Le Dieu qui libère, Paris, Karthala, 2003, pp 7-8.

[7] Selon Bénézet BUJO « il est donc très difficile de séparer en Ela le théologien du sociologue. En fait, ils sont tout en lui car sa sociologie a toujours une préoccupation théologique et pastorale ; Cf. « Jean-Marc Ela. Champion d’une théologie sous l’arbre », in Théologie africaine au XXIè siècle. Quelques figures, vol. II, Fribourg, Saint-Paul, 2005, p. 188.

[8] Jean-Marc, ELA, Le cri de l’homme africain. Questions aux chrétiens et aux Eglises d’Afrique, p.41.

[9] Jean-Marc, Ela et René LUNEAU, Voici le temps des héritiers. Eglises d’Afrique et voies nouvelles, Paris, Karthala, 1981, p.238.

[10] Cf. Jean-Marc, ELA, Ma foi d’Africain, Paris, Karthala, 228p.

[11] Cf. ID., Le message de Jean-Baptiste.  De la conversion à la reforme dans les Eglises africaines, Yaoundé, Clé, 1992, 70p.

[12] Jean-Marc, Ela, Repenser la théologie africaine. Le Dieu qui libère, p.201.

[13] Cf. Yao, ASSOGBA, Op. cit. , p.56.  Engelbert MVENG dit la même chose : « La théologie de la libération est née en Afrique » ; Cf. Engelbert, MVENG et B.L., LIPAWING, Théologie, libération et cultures africaines.  Dialogue sur l’anthropologie négro-africaine, Yaoundé-Paris, Clé-Présence africaine, 1996, p.28.

[14] Il est bien de relever que Jean-Marc ELA n’a pas bâti une christologie systématique. Cependant, le rapport dynamique qu’il établit entre le Christ et les peuples opprimés et pauvres d’Afrique, dégage une christologie qui met en exergue la solidarité de Jésus-Christ avec ceux-ci et oriente toute sa théologie en en faisant une théologie africaine de la libération en Jésus-Christ.

[15] Selon Ignace NDONGALA MADUKU, cette théologie est « un processus discursif qui fait de la vie quotidienne des communautés chrétiennes le « lieu » de l’élaboration théologique.  C’est une relecture de l’Evangile avec les yeux du petit peuple, mieux, une quête de réponse au « cri de l’homme africain » ; Cf.    « Jean-Marc ELA (1936-2008) ou le bonheur de faire « la théologie sous l’arbre », in Nouvelle Revue Théologique, 131/n°3, Juillet-Septembre 2009, pp.557-569. De cette solidarité avec les pauvres, Jean-Paul II dira que le Christ souffre avec ceux qui souffrent. Il relève que le Rédempteur du monde a faim de toutes les faims de ses frères humains. Il souffre avec ceux qui ne peuvent nourrir leur corps : toutes ces populations victimes de la sécheresse ou de mauvaises conditions économiques, toutes ces familles atteintes par le chômage ou la précarité de l’emploi. Le Christ souffre également avec ceux qui sont légitimement affamés de justice et du respect de leur dignité humaine, avec ceux qui sont frustrés de leurs libertés fondamentales, avec ceux qui sont abandonnés ou, pire encore, exploités dans leur situation de pauvreté ; Cf. Jean-Paul II, « Message pour le Carême de 1984 », in La Documentation catholique, n°1869 (1984), p1260.

[16] Cf. Bénézet, BUJO, art. cit. p.184.

[17] Cf. Jean-Marc, ELA, Ma foi d’Africain,  pp.123-128.

[18] Cf. Jean-Marc, ELA, « La foi des pauvres en acte », in Telema, n°35, 3/83, p.51.

[19] La culture du coton est le fait des multinationales occidentales qui privilégient les cultures industrielles au détriment des cultures alimentaires dont vivent les paysans et leurs familles.

[20] Jean-Marc, ELA, art. cit., p.54.

[21] Ibid.

[22] Cf. Jean-Marc, ELA, Ma foi d’Africain, p.123.

[23] Cf.Yao, ASSOGBA, Op. cit., pp.62-63.

[24] En disant cela, Jean-Marc ELA nous renvoie à une lecture critique et dynamique de l’Exode. En effet, puisque Dieu a arraché Israël de l’esclavage égyptien, nous devons aujourd’hui relire ce passage en relation avec la libération politique, économique et sociale des opprimés.

[25] Jean-Marc, ELA, Le cri de l’homme africain. Questions aux chrétiens et aux Eglises d’Afrique, p.47.

[26] Cf. EBOUSSI, B., F., Christianisme sans fétiche.  Révélation et domination, Paris, Présence africaine, 1981, 224p.

[27] Cf. MVENG, E. et B.L., Lipawing, Op. cit., 236p.

[28] Cf. Eloi, MESSI, M., « Quelle vie Jésus apporte-t-il aux Africains ? », in Pâques africaines d’aujourd’hui, paris, Desclée, 1989, pp.176-183.

 

Ouattara et la famille

08/03/2013 13:05 par perekjean

 Ouattara et la famille

« Ouattara donne de gros marchés à son beau-frère ». C’est le titre qui barrait la grande une de notre quotidien bien-aimé, Notre Voie n°4358 du lundi 4 mars dernier. Trois noms ont retenu mon attention du modeste chroniqueur hebdomadaire à travers cette une assortie d’une photo où l’on voit monsieur et madame Ouattara, sourire aux lèvres, certainement en train de savourer amoureusement leur victoire bien mérité. Je ne doute pas que cette photo soit la plus belle du couple d’amoureux. Ces noms qui ont capté mon attention de chroniqueur sont : « Ouattara », « gros marchés » et « beau-frère ». Ces trois noms, à n’en point douter,  révèle à suffisance la nature brute de l’individu dont il est question dans ce titre. Il s’agit bien sûr de Ouattara, himself, mégalomane à souhait (gros marché) et tribaliste rattrapeur patenté (beau-frère). La gestion des affaires avec le clan et la dynastie des rattrapés passe comme lettre à la poste sous le règne de Ouattara. D’ailleurs, l’article révèle ou rappelle fort bien cette façon particulière et indécente de gérer les affaires et les sous du pays depuis l’entrée fracassante au palais ivoire sous escorte des « bombes démocratiques ». L’article est signé de l’intrépide Didier Dépry : « délit d’initié, népotisme, scandales financiers, etc, le régime Ouattara ploie sous le poids d’éléments indicateurs de mauvaise gouvernance. » Cela est effectivement la marque déposée de notre cher président qui ne peut pas regarder au-delà de la clôture familiale et clanique pour régenter le pays selon les normes modernes de notre civilisation dite moderne. A preuve, les « Adama Bictogo », « Sanogo mamadou » et autre « Cissé Bacongo » sont bel et bien sur la liste des privilégiés du clan. A eux s’ajoutent maintenant aussi les beaux-frères et belles sœurs, après le rattrapage des beaux fils, des frères, des nièces, des neveux, des cousins et cousines. La Côte d’Ivoire est ainsi prise en otage par une clique de prédateurs rattrapés et d’autres à rattraper qui ne donnent pas dans la dentelle et dans les discours démocratiques et de bonne gouvernance. Il faut vite manger et boire car le temps est court et bien compté. On ne sait jamais ! Même les « bombes démocratiques » ne garantissent jamais la pérennité du pouvoir. Ce mal psychologique qui gangrène aujourd’hui le sommet de notre Etat est la caractéristique et la conséquence logique de tout le boucan orchestré depuis vingt ans pour arriver au pouvoir avec la complicité malveillante d’une sulfureuse « Communauté internationale ». Aujourd’hui, c’est le partage du gâteau et la récompense aux vainqueurs, au clan, à la famille, à la belle-famille, à la région, à la religion qui ont battu le pavé pour implorer l’arrivée des « bombes démocratiques ». Il n’y a pas de doute, la gestion familiale et clanique des biens d’un peuple affaiblit toujours un pouvoir aussi fort fût-il. Elle ne dure qu’un temps, le temps de l’incertitude, de la peur, de la dictature et de l’ignorance. La famille et le clan n’ont jamais garanti l’éternité d’un pouvoir. L’histoire est trop révélatrice de ces propos pour que le clan qui règne à Abidjan s’obstine à persister dans sa médiocrité et son nauséeux tribalisme. Dilapider les biens du pays avec son clan dans la terreur et l’arrogance finit toujours par céder sous la pression du peuple qui n’a pas besoin de « bombe démocratique » pour revendiquer ce qui lui est légitimement dû. Les ressorts d’une nation qui se veut ambitieuse se construisent et se fixent sur des supports solides qui prennent en compte les réalités de chacun des groupes qui composent cette nation. Privilégier exclusivement son clan, sa famille, sa belle-famille et ses copains, c’est ignorer l’existence des autres et les vouer à la perdition.  C’est aussi ouvrir la boite de pandore. Toute chose qui crée des frustrés qui ne manqueront pas de prendre leur revanche sur l’histoire et leurs bourreaux par tous les moyens. On n’est pas fort éternellement. Rappelons-nous que la bande rebelle qui a pris les armes en 2002 pour tuer a motivé son choix par le fait qu’une partie de la population ivoirienne était marginalisée et maltraitée. Elle se serait donc trouvée dans l’obligation de prendre les armes pour revendiquer ses droits. Parvenue au pouvoir par les armes et les « bombes démocratiques », elle ne fait pas mieux que les autres. Alors attention à l’effet boomerang. La gestion familiale et tribaliste produit toujours les mêmes effets et les mêmes résultats partout dans le monde. Nous sommes tous prévenus. Evitons donc de mourir comme des idiots et des ignares rattrapés.

 

Père JEAN K.

perejeank@yahoo.fr

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Violence et pratique de libération chez Jean-Marc Ela

08/03/2013 12:59 par perekjean

VIOLENCES ET PRATIQUES DE LIBERATION SELON JEAN-MARC ELA

RESUME

     Cet article que nous proposons ici est écrit à l’ombre d’un grand théologien africain que la jeune histoire de la théologie africaine retiendra comme l’un de ses plus grands animateurs.  Il s’agit du théologien, sociologue et anthropologue camerounais Jean-Marc Ela.  Il a engagé sa foi, son intelligence, sa force, son sacerdoce au service de l’Eglise en Afrique.  Voulant vivre sur les traces du Christ qu’il appelle « le Crucifié du Golgotha » et de son maître spirituel Baba Simon, il s’est exercé à un ministère particulier au milieu des paysans Kirdi du Nord-Cameroun.  Pendant quatorze ans, il s’est identifié à eux, partageant leurs peines, leurs misères et les a préparés à réagir contre les violences de l’Etat dont l’objectif était de les spolier de leur terre et de brader les fruits de leurs travaux.   Cet article essaie de faire revivre l’engagement de cet homme avec ses convictions et les difficultés qu’il a dû rencontrer et surmonter au nom de sa foi. Il nous engage à l’expérience de la lutte.

MOTS-CLES : Jean-Marc ELA-violence-barbarie-domination-exploitation-impérialisme-relais locaux-lutte-libération-coloniale-Eglise.

 

  • REPRESSION, DOMINATION ET EXPLOITATION COMME VISAGE AFRICAIN DE LA VIOLENCE SELON JEAN-MARC ELA

     Pour Jean-Marc Ela, parler de violence dans l’Afrique contemporaine, c’est mettre en exergue et de façon systématique, le processus d’appropriation du continent commencé à l’époque de la traite négrière, peaufiné dans ses dimensions économiques, politiques et culturelles durant la colonisation et plus scientifiquement aujourd’hui.  La violence actuelle qui régit les rapports entre Blancs et Noirs ne peut se comprendre en dehors de ce système de répression, de domination et d’exploitation de l’homme noir par l’homme blanc avec ses relais locaux.  A tout le moins, l’irruption du Blanc dans l’univers de vie du Noir a été un processus violent dont les stigmates demeurent encore prégnants.  Pour Jean-Marc Ela, la violence se lit et se comprend à la lumière de la négation du Noir par le Blanc. Son analyse de cette négation, mieux de cette « paupérisation »[1] s’appesantit davantage sur le rapport des forces violentes exercées sur les paysans qui, d’après lui, ont le plus souffert de cette violence planifiée : « durant toute la période où a régné le Code de l’Indigénat[2], ce qui a marqué la vie des paysans noirs, c’est un climat d’insécurité et de peur. »[3]Dès lors, « l’Afrique des villages » a été le lieu de cette violence aussi bien physique, morale que psychologique exercée sur l’Africain.  Au cœur de cette violence inouïe, se trouve le système d’exploitation mis en place par le colonisateur pour exproprier, piller et soumettre l’Afrique en coupe réglée.  Jean-Marc Ela fait remarquer que « de fait, les agents de police vident les villages pour peupler les chantiers et les zones d’exploitation. »[4] Pour développer son « économie de traite », il fallait violemment déstructurer tout le système d’organisation économique traditionnel trouvé sur place.  Il fallait par la suite imposer par la violence une politique de domination et d’exploitation tous azimuts où le Noir était tout entier et à bon marché livré au service du Blanc.  Les conditionnements psychologiques de cette violence d’exploitation s’organisent autour du mythe du Blanc violent dont le Noir devrait avoir une peur bleue.  Les moyens visibles de cette oppression étaient la réquisition du Noir pour bâillonner le Noir.  Comme nous le fait constater Jean-Marc Ela, « l’exploitation des paysans, au temps où l’administration utilisait les gendarmes et les soldats (noirs) pour forcer les gens au travail, est placée sous le signe de la violence et de la répression. » [5] Selon Mongo Béti, le slogan qui structurait cette violence du Blanc violent était « un Blanc ne cherche qu’à gagner l’argent, le plus possible.»[6] Cette économie de traite, basée essentiellement sur l’exploitation et la richesse par tous les moyens même en brutalisant l’homme noir de mille et une façons, a généralisé « le règne de la marchandise ».[7]  La découverte du « Blanc qui ne cherche qu’à gagner beaucoup d’argent » crée chez le Noir l’envie d’en faire autant, par tous les moyens.  En nous faisant découvrir cette sombre réalité de notre histoire violentée, Jean-Marc Ela ne manque pas de stigmatiser l’attitude du Noir rendu violent et associé au Blanc violent pour réprimer, dominer et exploiter le « Noir sauvage » soumis et impuissant.[8]

« Dans le contexte où se décomposent les structures de la société traditionnelle, la participation des Africains à l’exploitation de leurs congénères est une composante de l’entreprise coloniale.  Les campagnes ne sont pas seulement un réservoir de « tirailleurs sénégalais » ou de main-d’œuvre pour les Blancs ; elles constituent aussi un lieu d’exactions que les paysans subissent de la part de ces « Blancs » à peau noire » formés par l’enseignement colonial».[9]  

     La complicité avec le colon était visible. Pour s’assurer de sa violente présence psychologique chez le Noir, l’administration coloniale devrait coopérer en amont avec les chefs de village et leur notabilité.  Ceux-ci, pour ne pas compromettre leur situation vis-à-vis du colon, devraient eux aussi exercer la violence sur leurs frères.[10] Ainsi, pour des profits dérisoires, les « évolués » sont de gré ou de force utilisés par les colons comme forces militaires violentes contre leurs propres frères pour les opprimer.[11] La situation des paysans Noirs sous la colonisation était donc une situation de misère occasionnée par la violence, en plus d’être écrasés par l’impôt, volés par les commerçants et les contrôleurs escrocs et véreux, grugés par les notables rendu volontairement violents.[12]Pendant cette période d’oppression, de domination et d’exploitation, les paysans ont été introduits avec violence dans un système d’aliénation dit de développement.  Celui-ci reposait en fait sur leur propre exploitation.[13]Jean-Marc Ela relève que c’est par la violence et la spoliation que le colonisateur embellissait son économie.  Celle-ci était essentiellement constituée des revenus des matières premières dont la culture était basée sur l’oppression, l’esclavage et le travail forcé avec les migrations obligatoires des populations vers les zones d’exploitation et de violence.[14]  Quand le travail forcé fut aboli, il fut remplacé par l’impôt obligatoire.  Ce qui évidemment obligeait le paysan à accroître sa production pour payer sans cesse un impôt de plus en plus lourd et violent.[15] Tout ce système de prédation basée sur la violence et appuyé par les soutiens locaux s’est développé au fil du temps et de l’évolution du monde pour maintenir l’Afrique dans un environnement de plus en plus violent, avec les mêmes méthodes, les mêmes objectifs et les mêmes acteurs. Aujourd’hui, dans le rapport de l’Afrique avec l’Occident, l’impérialisme qui systématise la violence de cet Occident, est à la mode.

 

  • L’IMPERIALISME MODERNE COMME PARADIGME DE LA VIOLENCE ACTUELLE SELON JEAN-MARC ELA[16]

     Jean-Marc Ela analyse et fait comprendre le paradigme de l’impérialisme contemporain par la notion de « l’Afrique étranglée ».  Partant toujours de son expérience personnelle dans le milieu rural, avec les paysans Kirdi du Nord-Cameroun, il identifie « l’Afrique étranglée » aux « paysans et aux paysannes qui la peuplent en majorité ».[17]Il pense que les « systèmes politiques » ont favorisé, avec la complicité des « sociétés multinationales et bancaires », les conditions réelles et optima de « surexploitation » du travail du Noir et des ressources naturelles.[18]  Il soutient que « l’économie de traite enferme les paysans noirs dans le processus de paupérisation inhérent à l’impérialisme».[19]Cela nous fait comprendre que l’impérialisme moderne est un processus violent, un vent contraire qui balaie tout ce qui n’est pas occidental et impose de nouveaux réflexes dans la pensée, l’agir et même dans la foi. Selon Achille Mbembé, il s’appuie sur la manipulation ethnique, tribale et religieuse. Toute chose qui aggrave de fort belle manière et dangereusement les « opportunités de mort violente ».[20] La préoccupation de Jean-Marc Ela est de faire comprendre cette situation de violence que génère aujourd’hui l’impérialisme avec toutes les formes qui la composent et l’aggravent. « La réalité africaine donne à réfléchir », avertit-il.  Il nous faut dès lors comprendre qu’aujourd’hui, « l’Afrique étranglée » doit faire face à tous les systèmes et moyens modernes de l’impérialisme violent. Nous pouvons relever, outre la forme classique qu’est le capitalisme triomphant, des formes plus subtiles et non moins perverses et cruelles que sont la Françafrique, la franc-maçonnerie, la mondialisation et leurs réseaux connexes.[21]  Même si Jean-Marc Ela ne traite pas prioritairement et directement de ces cas, nous pouvons comprendre avec lui que « la situation s’aggrave ».  Quand l’Etat lui-même devient un « appareil d’oppression »[22], il faut craindre que la corde qui étrangle l’Afrique ne se solidifie davantage.  On peut aussi observer et soutenir avec Jean-Marc Ela que « les pays africains sont tombés dans les mains des brigands »[23]à cause de cet impérialisme violent.  Sur le bord du chemin ils ont abandonné un moribond dont personne ne veut s’en occuper en dehors de le dépouiller de ses biens cachés sous son manteau encore ensanglanté. Pour lui, cette violence est un péché : 

     « Je me suis aperçu que le péché n’est pas seulement quelque chose de personnel ou d’intérieur, de moral et de spirituel.  Il a aussi une dimension politique parce que le péché s’inscrit dans les structures d’injustice, de violence et de domination qui font que beaucoup d’hommes sont dépouillés de leurs biens, sont victimes d’un Etat qui affame et tue en fonctionnant par différentes formes de massacres, de violation des droits de la personne et les camps de torture».[24]

     Le constat du sociologue  Jean Ziegler sur la question est profondément inquiétant :

       « Chaque jour, 100 000 personnes meurent de faim ou de ses suites immédiates.  Plus de 36 millions en 2002.  Toutes les sept secondes, un enfant de moins de dix ans meurt de faim.  Toutes les quatre minutes, quelqu’un perd la vue à cause du manque de vitamines A.  En permanence, 840 millions d’êtres sont gravement sous-alimentés, mutilés par la faim.  Cela se passe sur une planète qui pourrait nourrir sans problème douze milliards d’êtres humains, soit le double de l’actuelle population mondiale.  Conclusion : ce massacre quotidien par la faim n’obéit à aucune fatalité.  Derrière chaque victime, il y a un assassin…La globalisation des échanges marchands, de services, de capitaux, de brevets a abouti, durant dix ans passés, à l’établissement d’une dictature mondiale du capital financier. »[25]

     L’impérialisme violent, brutal et excessivement barbare s’exprime aussi, et volontiers, à travers des discours officiels de ses tenants, ses maîtres et théoriciens patentés.  Récemment, des professeurs de l’université de Maroua au Cameroun ont analysé scientifiquement le Discours de Nicolas Sarkozy prononcé lors de sa visite au Sénégal à l’université Cheick Anta Diop.  Ils y ont découvert un discours impérialiste et volontairement violent.[26]  Nicolas Sarkozy avait en effet dit clairement et soutenu que les Africains ne sont pas encore rentrés dans l’Histoire.  Ils seraient donc encore à sa périphérie, rasant certainement le mur pour survivre.  Pour cela, on peut aisément comprendre que la France puisse se permettre d’imposer sa démocratie en Afrique au prix de la violence et du sang.  Les récents événements douloureux de la Côte d’Ivoire et de la Libye nous édifient sur les méthodes de l’impérialisme violent et exagérément barbare.

     Que faire ?

     Dans cette « Afrique étranglée », des voix de plus en plus se lèvent pour revendiquer un mieux-être qu’on peut appeler libération : « Nous voulons vivre mieux »,[27]crient-elles sans peur aux violents de ce monde.

 

  • LES ACTES DE LIBERATION CONTRE LA VIOLENCE : L’EXPERIENCE PERSONNELLE DE JEAN-MARC ELA[28]

     Les actes de libération, selon Jean-Marc Ela, sont une réponse, une riposte cinglante et appropriée contre la violence et la barbarie érigées en règles d’or de gouvernance en Afrique.  Il interroge pour cela la Foi, la Théologie et l’Eglise en Afrique : « Qu’est–ce que le Dieu de Jésus-Christ peut bien nous dire aujourd’hui en Afrique ? »[29];

     « Que signifie Dieu pour les gens qui sont dans les situations de pauvreté, de sécheresse et de famine, d’injustice et d’oppression ? »[30]; Quel est le Dieu des Eglises à l’ère du marché ? Quel message livrent-elles sur ce Dieu là où nous sommes ? Dans la société-monde en émergence où le meurtre d’Abel se réactualise, comment être fidèle au Dieu de la Bible sans se réapproprier sa puissance de protestation et partager sa colère dans le temps des exclusions où nous vivons ? »[31]

     Sa thèse est que ce qui fonde la théologie et peut la rendre pertinente et encore crédible en Afrique aujourd’hui, « c’est sa capacité de remettre radicalement en question la manière dont l’autre est traité en Afrique depuis la Renaissance à travers des formes de violence, de génocide et d’oppression qui se renouvellent ».[32] A partir de cette thèse, il donne lui-même sa propre expérience de lutte et de libération qu’il a acquise sur le terrain durant son ministère pastoral.  Deux faits majeurs ont donné une orientation profonde et radicale à sa pratique de libération contre la violence :

  1. « (…) Bouba, le responsable de la communauté, prend la parole : ‘Le moniteur agricole, le chef de canton et le sous-préfet nous ont réunis.  Ils nous ont dit :’Maintenant vous allez arracher tout le mil que vous avez cultivé pour faire du coton’. Sous leurs yeux, continue Bouba, nous avons commencé à arracher notre mil.  Chacun, levant le bras au ciel et d’une main tenant les tiges du mil, disait : ‘mon Dieu, tu vois, ce n’est pas moi, ce n’est pas moi, mon Dieu‘’».[33]
  2. « La colère de la femme Kirdi » :   « Je voudrais rappeler ici un évènement qui a marqué ma vie et orienté toute ma démarche de réflexion et de recherche… Un soir, au cours d’une rencontre vécue sur le modèle de la palabre africaine, j’avais proposé que Dieu soit le sujet de nos échanges et de nos discussions.  Au cœur du débat, une jeune femme prit la parole.  Elle était en colère.  Le débit de ses mots, réduits à une question essentielle, avait surpris et secoué tout notre groupe : « Dieu, Dieu, et après ? » Interrogeait-elle.»[34]

     Son expérience de quatorze ans avec les paysans du Nord-Cameroun, a consisté à lutter et à apprendre à lutter contre les injustices et les violences d’Etat à travers leurs appareils locaux.  Comme il fallait s’y attendre, il a été l’objet de persécution, de tracasseries diverses parce qu’il était porteur de ce message de lutte et de libération contre la violence étatique.[35] « Je me suis bagarré avec les sous-préfets et les préfets ». Confesse-t-il.[36]On comprend ici toute la difficulté du pasteur quand il consent à vivre sa foi comme un appel à lutter contre les injustices et les violences faites à l’Evangile ; quand il accepte et comprend sa mission comme un prophète.  

     « Chaque fois que j’avais à organiser quelque chose on voulait l’interdire et il fallait que je me défende…J’étais amené à dire que je fais partie de l’élite de ce pays-là et qu’eux ne faisaient rien pour les gens, donc qu’ils devaient me laisser travailler et que s’ils continuaient, j’allais écrire.  Il y avait continuellement des conflits, des tensions».[37]

     Comme au temps de la coloniale, les relais locaux sont actionnés pour jouer leur partition dans ce processus violent :

     « Notre sous-préfet venait jusque sur le terrain de la mission m’empêcher de réunir les jeunes dans un centre que j’avais construit et appelé Foyer Aimé Césaire en disant que notre foyer n’était pas autorisé.  J’ai répondu que je n’avais pas besoin d’une autorisation pour faire ce travail. Continuellement, il y avait une tension permanente avec un climat de suspicion, de méfiance et de persécution larvée».[38]

     A la question qui lui a été posée de savoir s’il n’avait pas peur de cette violence qui à tout moment pouvait l’emporter, il répondit : « Non, je n’avais pas peur ».[39]Et l’héritage laissé aux Kirdi est la « conscience et la capacité de prendre la parole pour se défendre, sans avoir peur ».[40]

     Tout le reste de sa mission s’est poursuivi dans cette ambiance de violences étatiques et de menaces contre sa personne, de résistances et de dénonciation.  Après le Nord-Cameroun, il prit pied à Melen, un sous quartier pauvre de Yaoundé.  Là, il organisa les jeunes pour réfléchir sur l’attitude de Jésus vis-à-vis du pouvoir de son époque.  La lecture de l’Evangile était au cœur de ces rencontres où ils ont dû découvrir que Jésus a été lui aussi victime de la violence d’Hérode en le forçant à l’exil égyptien avec ses parents.  Par la suite, il a dû faire face aux violences de son époque en s’engageant aux côtés des faibles et des pauvres.[41]   Après le meurtre violent de son compatriote, ami et théologien Engelbert Mveng   soupçonné d’avoir été tué par le pouvoir en place au Cameroun, Jean-Marc Ela a compris le vrai sens de son combat contre l’injustice et la violence et s’est engagé à crier haut et fort son indignation contre cette violence.  Cela lui a valu les menaces du pouvoir qui l’a inscrit sur sa liste noire comme un homme dangereux à abattre.  Il partit pour s’exiler au Canada le 6 août 1995  jusqu’à sa mort le 26 décembre 2008.  De la raison de son exil, il dira :

      « Que je parte aujourd’hui ne signifie donc pas que j’ai fui. J’ai été poussé, par la contrainte et sous menace, à quitter le pays. En réalité, c’est depuis 1990 que je vivais à l’ombre de la mort. Des responsables de milices ethniques financées par le gouvernement cherchaient à paralyser mon existence depuis 1990. Aujourd’hui comme hier, ils veulent réduire au silence ceux de leurs régions qui osent s’attaquer à un régime politique dont la barbarie n’a pas seulement conduit à l’effondrement de notre économie et à la perte de notre souveraineté, mais encore se trouve être à l’origine de l’humiliation de notre pays à l’extérieur».[42]

     La préoccupation de Jean-Marc Ela, exprimée dans sa lutte contre la violence et pour la libération, est de susciter un Etat civilisé, c’est-à-dire moins violent et barbare où l’homme vit heureux et adore Dieu.  Celle-ci a-t-elle- été prise en compte dans les deux synodes qu’a vécus l’Afrique ?

  •  JEAN-MARC ELA ENTRE DEUX SYNODES : POUR UNE CIVILISATION DE L’ETAT

« Nous étions un groupe de théologiens africains laissés en dehors du Synode »[43], révèle Jean-Marc Ela avec amertume. L’arrivée de Jean-Paul II au Cameroun en 1995 pour la promulgation des résultats du premier Synode africain a eu lieu quelques semaines seulement après le départ en exil de Jean-Marc Ela.  N’empêche que dans un entretien accordé à un journaliste camerounais sur cette arrivée du pape, Jean-Marc Ela ait pu demander clairement au pape de demander à Paul Biya d’instaurer la démocratie et l’état de droit dans son pays le Cameroun qu’il dirige dans la violence.  Le Synode lui-même, à travers l’exhortation post-synodale Ecclesia in Africa, n’a pas manqué de stigmatiser la violence qui règne sur le continent.  Même si on ne retrouve ce terme de violence que quatre (4) fois seulement dans ladite exhortation (n°s 39, 57,118 et 124), il prend en compte des préoccupations majeures de théologiens africains sensibles au devenir de l’Afrique (mais « laissés en dehors du Synode »), dont Jean-Marc Ela.  Selon le Synode, face à la barbarie et aux violences de tout genre qui minent l’Afrique, l’Eglise en Afrique doit être la voix des sans voix afin que partout la dignité de l’homme soit reconnue et protégée (n°70).  Mais, là où les pères synodaux ont été davantage courageux, clairs et nets, se faisant ainsi l’écho de ces théologiens marginalisés, c’est l’appel lancé aux marchands et trafiquants d’armes dans le monde et dont les meilleurs clients se retrouvent en Afrique, continent où violences et guerres semblent avoir établi domicile.  Les évêques crient à ceux-ci « d’arrêter de le faire » (n°118).

     Quant au deuxième Synode, sa promulgation au Benin par Benoît XVI se fait dans un contexte de violence inouïe en Afrique.  En effet, au moment où le pape foule le sol béninois, l’Afrique vit encore un traumatisme des suites de la guerre post-électorale en Côte d’Ivoire.  Celle-ci s’est terminée dans la violence et la barbarie avec l’engagement direct de la France, des Etats-Unis et de l’ONU instrumentalisée par ces deux puissances.  Cette violence a fait officiellement « 3000 morts ».  De même en Libye, les mêmes acteurs, avec les mêmes motifs (« instaurer la démocratie » et « la protection des civils »), les mêmes moyens et la même violence y ont suscité une rébellion qui a décimé une grande partie de la population et a emporté le Guide Libyen. Ce qui est à déplorer dans l’exhortation post synodale Africae munus, et qui vraisemblablement constitue son péché mignon et son talon d’Achille, c’est l’omerta observée sur ces deux faits qui portent gravement atteinte à la réconciliation, à la justice, et à la paix dont elle se fait pourtant le chantre.[44] De ce point de vue, bien qu’Africae munus ambitionne d’engager l’Afrique dans un processus de réconciliation, de justice et de paix, en définitive dans un continent civilisé, elle manque gravement de courage prophétique, contrairement à Ecclesia in Africa, en ne dénonçant pas le nouvel impérialisme franc-maçonnique violent qui prolifère de plus en plus sur notre continent où, au nom de la protection de leurs pré carrés et autres avantages mafieux, les anciens colons dont la France notamment s’érigent en guérilleros à travers leurs bras séculiers qui pullulent en Afrique et versent le sang de ses fils.  En défendant même au prêtre de faire de la politique (n°108), Africae munus risque de faire de l’Eglise en Afrique et de ses serviteurs, des complices de politiciens véreux et violents qui accordent plus d’intérêts à ce que leur dictent leurs maîtres occidentaux, qui les installent par la violence à la tête de nos Etats, qu’à la misère que vivent chaque jour leurs peuples.  Pour Jean-Marc Ela, « il est illusoire de parler de réconciliation et de paix tout en privilégiant les injustices garanties par la violence des appareils de pouvoir dont la plupart sont les relais de l’impérialisme».[45]

 

CONCLUSION

   Jean-Marc Ela s’est inscrit dans une logique de lutte contre la violence, la barbarie et l’impérialisme occidental violent.  Il y a consacré tout son ministère et toute sa vie en restant fidèle à Dieu et à l’Eglise qu’il a servis avec dévouement à travers le sacerdoce ministériel.  L’héritage qu’il laisse aux générations présentes et à venir est celui de l’engagement au nom de la foi en Jésus-Christ, « le Crucifié du Golgotha » qui prend toujours la défense des faibles et des opprimés. L’Eglise en Afrique n’a pas un autre choix que celui de se mettre sur les traces de son Maître en s’engageant contre la violence et non en servant et mangeant à la table d’amphitryons qui violentent, affament et tuent ses fidèles. Notre engagement pour la réconciliation, la paix et la justice doit se faire autour des valeurs mêmes de l’Evangile qui nous apprend à servir les pauvres.  Il suffit pour elle de comprendre ce que lui dit l’Apôtre des Nations : « C’est pour que nous soyons libres que le Christ nous a libérés » (Ga5, 1).                                                                                 

 

 

 

 

  Père KONAN Kouadio Colbert

                                                                          Etudiant en master 2 de théologie dogmatique

                                                                          UCAO/UUA (kouadiojean1974@yahoo.fr

 

 

BIBLIOGRAPHIE

  • Jean-Paul II, Ecclesia in Africa, 1995.
  • Benoit XVI, Africae munus, 2011,
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  • MBEMBE, A., Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, Paris, La Découverte, 2010, 246p.

 

  • Mosaïques, Revue de l’Université de langue française et de l’Ecole Normale Supérieure de l’Université de Maroua, n°1, avril 2011, Paris, L’Harmattan, 398p.
  • MVENG, E., L’Afrique dans l’Afrique : paroles d’un croyant, Paris, L’Harmattan, 1985, 233p.
  • OYONO, F., Une vie de boy, Paris, Julliard, 1986, 192p.

 


[1] Nous empruntons ce concept à Engelbert MVENG.  Il parle de paupérisation anthropologique et d’annihilation anthropologique pour décrire l’état de l’homme noir depuis sa rencontre avec l’homme blanc ; Cf son livre L’Afrique dans l’Eglise : paroles d’un croyant, Paris, l’Harmattan, 1985, pp.203-209.

[2]  Le gouvernement français imposa, en 1887, le régime de l’indigénat à l’assemble de se colonies ; il fut formellement appelé plus habilement Code de l’Indigénat. En général, ce code assujettissait les autochtones et les travailleurs immigrés aux travaux forcés, à l’interdiction de circuler la nuit, aux réquisitions, aux impôts de capitation (taxes) sur les réserves et à un ensemble d’autres mesures tout aussi dégradantes.  Il s’agissait d’un recueil de mesures discrétionnaires destinés à faire régner le « bon ordre colonial », celui-ci étant basé sur l’institutionnalisation de l’inégalité de la justice.  Ce Code fut sans cesse « amélioré » de façon à adapter les intérêts des colons aux « réalités du pays. »

[3] J.-M., ELA, L’Afrique des villages, Paris, Karthala, 1982, p.29.

[4] Ibid. ; Il faut entendre ici par « agents de police », les soldats noirs mis au service de l’administration coloniale pour mater les Noirs récalcitrants et rebelles au mouvement de colonisation.

[5] Ibid., p.30.

[6] Cité par J.-M. ELA, Op. cit., P.36.  La littérature africaine de l’époque coloniale est riche en informations concernant cette sombre période de notre histoire récente.  On peut par exemple lire Chinua ACHEBE, Le monde s’effondre, Paris, Présence africaine, 1966, 256p. ; BETI, M., Le pauvre christ de Bomba,Paris, Présence africaine, 1956, 286p. ; F. OYONO, Le vieux nègre et la médaille, Paris, 10/18, Julliard, 1956, 192p. ; F. OYONO., Une vie de boy, Paris, Julliard, 1956, 192 P. ; J.M. ADIAFFI, La carte d’identité, Evreux, CEDA-CECAF, 1998, (Nouvelle édition), 160p.

[7] Pour l’historien camerounais A. MBEMBE il faut aujourd’hui associer à la notion de crime contre l’humanité aussi bien les massacres et les violations aggravées des droits humains que les faits graves de corruption et de pillage des ressources naturelles de nos pays. Cf. son livre Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, Paris, La Découverte, 2010, p.28

[8] En instrumentalisant le Noir pour casser du Noir, le colon voulait démontrer au Noir la justesse de son action à son égard.

[9] J.-M., ELA, L’Afrique des villages, p.39.

[10] Ibid., p.36.

[11] Ibid., p.43.  Il y a une constante dans la stratégie de domination et d’exploitation du Noir par le Blanc.  Pour le dompter, il avance masqué ou encagoulé, mettant en avant et en exergue ses complices noirs en face de leurs frères.  Le constat général est que le Blanc n’a jamais assumé un crime du Noir.  Il montre et accuse toujours le Noir.

[12] Ibid., p.43.  Le paysan vivait son passage devant l’acheteur de produits comme un moment d’épreuves où il devrait toujours y laisser des plumes.  Depuis le surveillant jusqu’au payeur, il se faisait voler sans pitié.

[13] J.-M., ELA, Ma foi d’Africain, Paris, Karthala, 1985, pp. 119-120.

[14] En Côte d’Ivoire par exemple, des populations ont été forcées d’immigration du Burkina Faso vers la Côte d’Ivoire pour servir de mains-d’œuvre dans les plantations industrielles de la colonie.  Ces populations arrivées dans les années 1930 se sont installées définitivement dans leurs zones d’immigration, notamment dans les régions de Bouaflé et de Zuénoula.

[15] J.-M., ELA, L’Afrique des villages, p.26.

[16] On pourrait approfondir davantage la question de l’impérialisme occidental en parcourant le livre de Jean-Claude DJEREKE dans lequel il fait une critique constructive de cet impérialisme ravageur.  La question de fond qu’il pose est celle-ci : « L’Occident doit-il diriger le monde ? Peut-il continuer à imposer ses vues partout et toujours ? » ; Cf. Changer de politique vis-à-vis du Sud. Une critique de l’impérialisme occidental, Paris, L’Harmattan, 2004, p.279.

[17] ID, Ma foi d’Africain, p.119.

[18] Ibid.

[19] J.-M., ELA, L’Afrique des villages, p.34.

[20] A., MBEMBE, De la postcolonie. Essaie sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, Paris, Karthala, 2000 p.82

[21] Le constat aujourd’hui est que la plupart de nos chefs d’Etat africains sont membres de la loge franc-maçonnique.  Une vidéo qui circule en ce moment sur la toile montre une cérémonie d’intronisation de Chefs d’Etat africains.  Des gouvernements entiers sont aussi des « frères de lumière », ainsi qu’ils se désignent entre eux.

[22] Lire sur ce sujet J.-M. ELA, Quand l’Etat pénètre en brousse. Les ripostes paysannes à la crise, Paris, Karthala, 1990, 272p.

[23] Y., ASSOGBA, Jean-Marc ELA, le sociologue et théologien africain en boubou, Paris, L’Harmattan, 1999, p.65.

[24] Ibid., p.66.

[25] Cité par J.-C. DJEREKE, Op. cit. pp.18-19.

[26] Cf. Mosaïques, nouveaux discours sur l’Afrique. Scènes, configurations et enjeux, Paris, L’Harmattan, n°1, avril 2011, 398p.

[27] J.-M., ELA, Ma foi d’Africain, p.118.

[28] On pourrait lire avec intérêt Martin HENGEL qui soutient que la raison d’être du chrétien est de travailler à faire disparaître la violence.  Il doit être prêt à s’y opposer et à dénoncer tous les abus ; Cf. son livre Jésus et la violence révolutionnaire, Paris, Cerf, coll. Lire la Bible/34, 1973, pp.117-120.  Jean-Claude DJEREKE de son côté traite de la question de l’engagement politique du prêtre africain.  Celui-ci, sans être un politicien, doit s’engager et lutter auprès de ceux qui sont maltraités et opprimés ; Cf. son livre L’engagement politique du clergé catholique en Afrique noire, Paris, Karthala, 2000, 304p.

[29] J.-M., ELA, Repenser la théologie africaine. Le Dieu qui libère, Paris, Karthala, 2003, p.7.

[30] Ibid., p.8.

[31] Ibid., pp. 106-107.

[32] Ibid., p.106.

[33] J.-M., ELA, Ma foi d’Africain, p.118.

[34] Ibid., p.8.

[35] Cf. Y., ASSOGBA, Op. cit., p.64.

[36] Ibid., p.85.

[37] Ibid.

[38] Ibid., pp85-86.

[39] Ibid.p.86.

[40] Ibid.

[41] Ibid., pp.64-65.

[42] Entretien avec le journaliste camerounais Célestin LINGO.

[43] Préface à M. CHEZA, Le Synode africain.  Histoire et textes, Paris, Karthala, 1996, p.8.

[44] On pourrait nous rétorquer que ces événements ont eu lieu après la rédaction finale de l’exhortation.  Mais en la lisant avec attention, on ne se rend pas compte qu’il y aurait eu une volonté réelle de stigmatiser ces faits même si elle était écrite au moment où ceux-ci se déroulaient.  La preuve, aucune mention n’a été faite, pendant ce séjour, dans les discours officiels qui y ont prononcés.

[45] J.-M., ELA, « Identité propre d’une théologie africaine », Théologie et choc des cultures, coll. de l’ICP, Paris, Cerf, 1984, p.44.

 

Jean-Marc Ela et la libération de l'Afrique en Jésus-Christ

01/03/2013 12:43 par perekjean

                       Jean-Marc Ela et la libération de l’Afrique en Jésus-Christ

     Jean-Marc Ela (1936-2008) est un prêtre, théologien, anthropologue et sociologue camerounais. Pendant quatorze ans, il a vécu avec des paysans Kirdis au Nord Cameroun. Il a partagé avec eux leurs souffrances et leurs misères. Il a surtout élaboré auprès d’eux une théologie de la libération qui les a conduits à s’opposer à toutes les formes de domination et de paupérisation que leur faisait subir le pouvoir camerounais à travers les multinationales. Contre ces stratégies de domination, il a opposé des stratégies de libération qui ont permis aux Kirdis, peuple de la misère situé à l’entrée du désert, de comprendre que leur salut se trouve entre leur main et qu’ils doivent se donner les moyens de le conquérir. En 1995, sous la pression du pouvoir de Paul Bya et après le meurtre crapuleux de son ami, le père Mveng Engelbert, il s’exile au Canada où il rendra l’âme le 26 décembre 2008. Ce grand savant africain nous a laissé un travail théologique de grande envergure qui mérite d’être connu.

     Dans cette partie, nous ferons découvrir la pensée de cet auteur sur la problématique de la foi africaine et la libération en Jésus-Christ.

 

     A partir de l’identité qu’il reconnaît au Christ et de sa foi en lui, Jean-Marc Ela élabore une christologie africaine de la libération qui s’articule à la foi africaine. Il le reconnaît et le confesse lui-même : «Notre théologie ne peut pas être autre   qu’une théologie de la libération».[1]Il affirme qu’il s’est aperçu qu’il devrait « articuler foi et libération » dans un effort de réflexion théologique.[2]Il soumet à une nouvelle interprétation le rapport de la révélation de Dieu à travers Jésus-Christ à l’homme dans le contexte de l’Afrique contemporaine. Pour lui le défi de la théologie ne semble pas être seulement d’« harmoniser foi et intelligence »,[3] mais plutôt d’articuler les liens étroits et inextricables entre « foi et libération ».[4] Selon lui, si Dieu se révèle dans l’histoire des hommes par son Fils Jésus-Christ, ce n’est pas pour donner une simple information aux hommes sur son essence. Il le fait pour leur montrer son amour et les libérer du pouvoir du mal sous toutes ses formes et ses ramifications morbides que nous connaissons aujourd’hui en Afrique particulièrement.

La Bible : message de libération

     Il propose pour cela une libération à partir d’un « auto-développement socio-économique qui exige une vraie conversion à l’Evangile afin que l’homme retrouve sa dignité d’homme».[5] Il considère de ce fait ce qui se passe au quartier, dans les villages, « là où le cri du pauvre monte vers Dieu » comme « l’enjeu de Dieu » en Afrique;[6] lequel enjeu est dirigé contre le mal et en faveur des pauvres qui sont ses grandes victimes. Dans ce sens, pour lui, la Bible doit être lue et interprétée comme « le récit d’une libération » dont Moïse et les autres prophètes sont les précurseurs et que Jésus- Christ poursuit en libérant les pauvres et les opprimés. Il souligne que c’est ce qui le frappe le plus quand  il essaie d’écouter le Dieu de la Bible. Le défi de la Révélation se trouve être la pauvreté et l’oppression. De cette façon, notre théologie ne peut pas être autre chose qu’une théologie de la libération.[7]L’importance et l’imminence de la libération, selon lui, autorise à refuser de devenir le « griot de la curie romaine »[8] ou celui des régimes installés dans le sang et la dictature en Afrique.[9]« Si je pouvais résumer le message véhiculé par mes livres, je dirais que c’est un message de libération. Je suis préoccupé par la condition de l’homme en Afrique».[10]

Passer de la servitude chronique à la liberté

     Jean-Marc Ela s’est laissé interpeller par la condition de l’homme noir parce que toute sa vie, il a découvert que celle-ci est marquée par une histoire de souffrance et de douleur, de violence et de barbarie qui prend des formes variées et tentaculaires selon les époques, les gouvernants et les enjeux. Cette situation, du reste grave, exige un effort de rupture qui doit conduire les Africains à « passer de la servitude à la liberté».[11]

     Bien plus, quand il relit l’histoire de l’évangélisation de l’Afrique, il arrive qu’il se demande si nous Africains avons mis suffisamment en valeur le potentiel libérateur de la révélation de Dieu en Jésus-Christ. Il observe que l’Afrique n’est pas allée en profondeur et à la racine de toutes les difficultés que rencontrent tous les jours les Africains. Selon lui, nous n’avons pas suffisamment repéré les facteurs qui entretiennent l’ignorance, la malnutrition, les systèmes d’accumulation et de domination qui empêchent les gens de jouir des fruits de leur travail et par conséquent d’accéder aux biens de la terre que Dieu, dans toute sa bonté, a généreusement destinés à l’usage de tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux.

 

Jésus-Christ est le Libérateur

     Dans sa réflexion théologique, Jean-Marc Ela envisage de reconsidérer l’enjeu de la mission et de la théologie à partir des situations de dépendance, d’exploitation et d’injustice qui sont le lot de millions d’hommes et de femmes condamnés à la misère sous nos tropiques. C’est pourquoi il suggère d’actualiser à travers nos pratiques de chaque jour, ce qui fut l’engagement de Jésus-Christ pour les opprimés. Celui-ci en effet, ne s’est pas simplement contenté de la conversion intérieure, mais il a délivré les captifs et les opprimés.[12]Dans cette perspective, il assigne à l’Eglise, dans l’ensemble de ses œuvres, un objectif de libération des pauvres et des opprimés d’Afrique à partir de Jésus-Christ.

Le sens de la libération

     Comme on peut le constater, le terme « libération » est le concept opératoire et dynamique de sa pensée à partir duquel il met en mouvement sa foi. Il invite ainsi l’Eglise, au nom de l’Evangile de Jésus-Christ à écrire chaque jour, dans la foi et le courage ce qu’il indique comme « l’histoire de la libération effective des opprimés».[13]

     Il est plus concret en donnant le sens de cette théologie de la libération « Pour moi, la théologie de la libération, c’est chaque fois qu’un bras se lève, qu’une voix essaie de dire ce qui ne va pas et qu’on échappe à la peur, quand on est capable d’affronter des situations d’oppression».[14]Avec les Evêques africains, il révélera aussi qu’en Afrique, « libération de l’homme signifie décolonisation, développement, justice sociale, respect des droits imprescriptibles et des libertés fondamentales».[15]Aussi, la libération qu’il revendique au nom de la foi en Jésus-Christ Libérateur consiste à œuvrer pour l’avènement d’une société juste où les droits des humains sont respectés,[16]à lutter pour une autre société, un autre homme, un autre système de production, une autre manière de vivre entre les hommes au sein de la famille comme au sein de la société toute entière, en définitive, une autre manière de regarder le Christ. Cette dimension primordiale est au cœur même de la lutte de notre auteur. Elle a marqué ainsi toute sa vie et le conduira en exil, par la volonté de ceux qui refusent d’entendre la vérité. Il a le courage d’exprimer ses opinions pleines de critiques porteuses d’espoir, malgré les oppositions, les contradictions et les persécutions en face.

Jean-Marc Ela : le prophète de la solidarité avec les pauvres.

     Jean-Marc Ela dénonce comme prophète, les structures du péché qui minent aujourd’hui l’Afrique et le monde, enchaînant ainsi les pauvres de toutes parts. C’est ainsi que sa christologie est marquée par les appels constants et le renvoi à Jésus de Nazareth, à Abel et aux pauvres auxquels il s’identifie par l’appellation « le monde d’en bas». Il donne à ses critiques une véritable force de protestations et de conviction contre l’injustice, l’oubli et le mépris des pauvres et contre toutes les forces du mal qu’il désigne « forces d’oppression ».  Il trouve les mots justes et surtout le courage pour fustiger les insuffisances éthiques du pouvoir qui s’expriment en termes de déviation et souvent de violence et de barbarie d’Etat contre les faibles et les pauvres. Car il croit véritablement en l’homme africain, icône de Jésus-Christ. Ses dénonciations n’épargnent aucune couche de la société africaine qui opprime les pauvres et les faibles. C’est ainsi qu’il déplore les comportements de certains hommes d’Eglise plus attachés à la recherche des honneurs qu’au service et à la défense des faibles. Sa théologie s'élabore ainsi autour de ce qu'il appelle lui-même la « théologie sous l'arbre» qui est une théologie de la solidarité ecclésiale en faveur des pauvres à travers un engagement ferme dans un projet de libération en Jésus-Christ.

Père JEAN K.

Maître en théologie dogmatique de l’Université Catholique de l’Afrique de l’Ouest- Unité Universitaire d’Abidjan.

 

 


[1] Yao, ASSOGBA, Jean-Marc Ela. Le sociologue et théologien africain en boubou, Paris, L’Harmattan, 1999   p.58.  

[2] Ibid., p.64.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Bénézet, BUJO, “Jean-Marc Ela. Champion d’une théologie sous l’arbre”, in Théologie africaine au XXIè siècle. Quelques figures, Vol II, Fribourg, Saint-Paul, 2005, p.184.

[6]Cf. Ibid.

[7]Cf. Ibid., p.58. Egalement, pour Engelbert MVENG, « si vraiment la Bible est bonne nouvelle de salut, la première bonne nouvelle qu’attendent les peuples opprimés, c’est d’abord l’annonce de leur libération » ; Engelbert, MVENG, Op. cit. p.28.

[8] Jean-Marc, ELA, Repenser la théologie africaine.  Le Dieu qui libère, p.11.

[9] Cf. Ibid.

[10] Yao, ASSOGBA, Op. cit., p.71.

[11]Ibid., Pour Engelbert MVENG, la théologie de la libération africaine prend en compte le « contexte historique » marqué par l’ « esclavage », la « colonisation » avec comme corollaire « la dépersonnalisation de l’homme africain » ; Cf. Engelbert MVENG, Op. cit., p.32.

[12]Cf. Jean-Marc, ELA, « Les enjeux de la mission aujourd’hui » in Voies nouvelles pour l’évangélisation (Actes du synode de Luishia (Lubumbashi) 19-29 août 1984, pp.111-120.

[13] Jean-Marc, ELA, Le cri de l’homme africain. Questions aux chrétiens et aux Eglises d’Afrique, p.166.

[14]Yao, ASSOGBA, Op.cit., p.61.

[15] Jean-Marc, ELA, art. cit., p.131.

[16] Cf. Ibid., p.98.

 

Le procès du siècle

01/03/2013 00:24 par perekjean

Le procès du siècle

On l’attendait. Il est venu. Et il a eu lieu. L’audience de confirmation ou d’infirmation des charges dans l’affaire procureure contre Laurent Gbagbo à la Cour Pénale Internationale (CPI) a bel et bien eu lieu enfin. Tout le monde entier en a été inondé malgré le camouflage médiatique opéré avec dilettantisme par nos autorités. Nous avons eu l’heureuse occasion de revoir Laurent Gbagbo, calme et serein, attentif  et patient, méthodique, pédagogique et magistral. L’image a certainement frappé les chasseurs d’images et a fait le tour du monde comme celle de son humiliation le 11 avril 2011 par l’armée française et l’onuci soutenant  les rebelles d’Alassane Dramane Ouattara. Et elle est revenue sur plusieurs unes de journaux internationaux, certainement abondamment commentée par les spécialistes et les amateurs. Les lunettes d’érudit inhabituelles ne sont pas passées inaperçues. Une façon de dire qu’il domine encore intellectuellement ses adversaires, qu’il s’adapte fort bien à la situation et qu’il continue de voir l’évolution du monde; ce monde dans le tourbillon duquel le nouvel ordre mondial le confine aujourd’hui. Laurent Gbagbo était donc bel et bien présent à son audience. Celui à qui une liberté provisoire avait été méchamment et injustement refusée pour des motifs fallacieux était là. Laurent Gbagbo n’est pas un fuyard encore moins un faiblard. Les fuyards et les faiblards, on les connaît dans ce pays (ne suivez surtout pas mon regard). On l’accuse d’avoir violé, volé, massacré et tué ! Ce Laurent Gbagbo que moi je connais depuis 1988, grand démocrate doublé de tribun hors pair, appelant sans cesse le pouvoir de Houphouët et celui de Bédié à s’asseoir et à discuter, refusant publiquement l’accès au pouvoir par les armes, être accusé et traité  ainsi ! Les bras, très sincèrement, m’en tombent et je comprends que ce monde marche sur sa tête et surtout est infecté de diables et de sorciers. Cependant le procès a quand même eu lieu selon la bonne volonté de ceux qui gouvernent ce monde, financent la CPI et subséquemment lui exigent sa feuille de route et lui dictent ses pensionnaires. Vraisemblablement, ce procès est un nid de paradoxes qui sautent aux yeux mêmes des amateurs. Le premier paradoxe de ce procès du siècle, c’est qu’il met dans le box des accusés « un co-auteur indirect » ! Mais alors où sont les auteurs directs ? Eux sont miraculeusement invisibles. Comment peut-on juger un co-auteur indirect sans que l’auteur direct ne soit interpellé et inquiété outre mesure ? Le deuxième paradoxe, c’est que les victimes sont miraculeusement transformés en bourreaux et ceux-ci en victimes ! Le troisième paradoxe, les blancs ont commis une noire pour charger et incriminer sans pitié son frère. Eux, s’en lavent les mains. C’est ce schéma qui a toujours prévalu dans la relation en le blanc et le noir. Devant ce monde de savants, ces paradoxes sont possibles parce qu’il s’agit de Laurent Gbagbo, ce vilain nègre, créature du diable et descendant de Cham, qui a osé tenir tête au blanc-teint-clair, œuvre peaufinée et raffinée de Dieu, la crème de sa créature. Pour le noir, on peut tripatouiller la justice pour l’abattre. A contrario pour le blanc, il faut coûte que coûte appliquer cette même justice et surtout en sa faveur. En plus, en faisant bien le compte, fût-il macabre, des morts causés par les faits qui sont jugés, on se retrouve au plus à dix morts. Sans mépriser la mémoire de ces frères, victimes de la soif de pouvoir des nègres insatiables, on peut vraiment se demander si cela vaut la peine de remuer ciel et terre et trimbaler quelqu’un devant un tribunal. Et la mémoire des autres victimes ? Pour se référer au nombre de morts comptés par Ouattara lui-même, où sont les 2 990 autres ? Qu’est-ce que la CPI prévoit pour eux ? Les vrais crimes et victimes ne sont-ils pas ailleurs avec les vrais bourreaux ? Heureusement, nous avons encore de la bonne graine au milieu de cette grisaille internationale mafieuse, franc-maçonnique et françafricaine. Il s’agit de la défense qui tourne en bourrique ce « brouillon » et cette « revue de presse » inintelligemment concoctés par Ocampo et sa bande de procureurs payés pour ne pas faire sérieusement leur travail. Ce procès qui n’est pas juridique mais politique et donc mafieux devrait pouvoir mettre à nu la grande mascarade du monde. Ce monde injuste et dangereusement infecté d’affairistes et autres truands prêts à opprimer les pauvres pour accroître leur richesse dans leurs souffrances et leur sang. En ce sens, Laurent Gbagbo demeurera un modèle nonobstant la volonté des mafieux de la maudite communauté internationale et de leurs suppôts tropicaux de lui nuire coûte que coûte; modèle de courage et de la résistance ; modèle de l’amour et du pardon. Il est là où les méchants de ce monde l’ont mis parce qu’il n’a jamais voulu les suivre. Comme lui-même l’a soutenu au cours de cette audience, il est à la CPI parce qu’il a respecté la constitution de son pays. Il a refusé de se plier en quatre comme le font les autres sous nos tropiques ensanglantés depuis toujours pour préserver un pouvoir qui en fait n’est pas le leur et donc leur échappe visiblement. Cela lui vaut ce procès du siècle servi à toute la planète par la mafia internationale qui actionne à son profit tous les leviers de décision du monde. Mais, il n’y a pas d’injustice sans fin. Croyant, je suis fort convaincu que toute chose a une fin dans ce monde. Les forts d’aujourd’hui ne le demeureront pas éternellement. Les pauvres et les opprimés auront leur mot à dire dans l’histoire qui se joue contre eux aujourd’hui.

 

Père JEAN K.

perejeank@yahoo.fr

www.perekjean.vip-blog.com

Discours sur la Françafrique

26/02/2013 10:57 par perekjean

(Déjà paru dans le quotidien Notre voie(

Discours sur la Françafrique

Dans la nomenclature des discours lénifiants sur l’Afrique pour lui faire plaisir, François Hollande vient encore une fois de plus de se signaler, peut-être de la bonne manière, peut-être de la mauvaise manière, c’est selon l’angle d’attaque des analystes les plus futés dont je ne me compte pas. Sur la terre de la déportation sauvage de nos ancêtres vers les terres de l’esclavage inhumain, ce déni de l’humanité à un groupe d’êtres humains à cause de la couleur de leur peau, le « Chef des Blancs », peut-être un des petits fils d’esclavagistes, a dit haut et fort que la Françafrique est terminée, que « le temps de la Françafrique est révolu », que lui Hollande, signe son acte de décès. Je suis convaincu qu’il y a eu des applaudimètres pour saluer avec hourra la fin de ce discours brumeux. Comme il y en a eu quelques années plus tôt pour saluer celui de son prédécesseur qui a copieusement insulté les Noirs en leur disant qu’ils n’ont pas d’Histoire ou du moins qu’ils n’étaient pas encore suffisamment entrés dans l’Histoire, celle des nations civilisées, dominantes et impérialistes. Qui de Hollande et de Sarkozy a tenu le vrai et bon discours ? Je pense, moi, même sans être d’accord avec lui, que Sarkozy, devant les Noirs a été plus courageux pour leur dire en face ce qu’il pense d’eux. Quant à Hollande, la polémique suscitée par ses propos avant son voyage en Afrique sur la RDC lui a fait certainement changer le ton et l’orientation de son « discours de la méthode » pour Nègres dakarois. Pour cela, dans le souci de contenter ses contempteurs qui sont nombreux en Afrique et dans la diaspora africaine, il a choisi l’angle sensible qui ne manque pas d’intérêt général : la Françafrique. Il sait que ce sujet peut contenter, ne fût-ce qu’un instant, ceux des Africains comme moi qui sont opposés à la politique générale française en Afrique. En déclarant sans sourire que la Françafrique est bel et bien finie, Hollande croit pouvoir nous rallier et aligner à sa cause. Mais nous autres, ne sommes plus au stade des discours et des déclarations d’intentions. Nous essayons désormais de comprendre les discours venant de la France à partir des actes que posent les autorités françaises sur notre continent. Personnellement, depuis que Hollande a vaincu Sarkozy (je m’en réjouis toujours), je ne vois pas encore d’actes qui puissent me pousser à croire à une telle déclaration. Peut-être, ai-je médité, Hollande ne sait pas réellement ce que c’est que la Françafrique pour qu’il prétende déclarer sa fin à l’occasion d’un simple discours en Afrique. Qu’est-ce que la Françafrique ? La définition la plus réelle et explicite de ce concept est donnée ici dans le résumé du documentaire « Françafrique » réalisé par Patrick Benquet et Antoine Glaser. Selon eux, il y a cinquante ans, plus précisément à partir de 1960, les quatorze colonies françaises d’Afrique noire devenaient indépendantes. Mais, indépendance ne signifie pas liberté pour elles. En effet, le Général de Gaulle confie à Jacques Foccart, un sulfureux politicien français de triste mémoire, la mise en place d’un système qui vise à garder, par tous les moyens, légaux et surtout illégaux, le contrôle des anciennes colonies dont les matières premières sont vitales pour la France. C’est ce système qu’on a appelé la Françafrique. Il révèle un monde et un système secrets, très ésotériques et forcément diaboliques où en dehors de tout contrôle légal ou gouvernemental, tous les coups sont permis pour maintenir au pouvoir des chefs d’Etat africains dévoués à la France au point d’agir et d’être vus par leurs détracteurs comme des sous-préfets des présidents français et de transformer leur pays en une banlieue parisienne. C’est un monde où des sommes d’argent colossales irriguent clandestinement des réseaux d’enrichissement personnel et de financements de partis politiques français et des campagnes présidentielles, bien entendu, au détriment de millions d’Africains qui croupissent et meurent encore et toujours dans la pauvreté et la misère chroniques. Voici la Françafrique dans sa version la plus originelle. Hollande peut-il regarder droit dans les yeux des Africains non alignés pour leur cracher la fin de ce système scandaleux d’enrichissement tous azimuts de la France ? Quand on célèbre les quarante ans du franc CFA avec faste, sans aucune volonté de changer la donne, quand son ministre des affaires étrangères est un françafricain bon chic bon genre, quand l’armée française, comme la Licorne continue de narguer les Africains et les Ivoiriens, quand les entreprises françaises pillent tout en Afrique sans le moindre souci du bien-être des Africains, quand les médias français accompagnent les régimes de la dictature comme en Côte d’Ivoire sous Alassane Dramane Ouattara, quand nos palais présidentiels sont truffés de « conseillers » et d’ « experts » français souvent imposés comme en Côte d’Ivoire actuellement, quand les mallettes d’argent continuent clandestinement de sortir des palais présidentiels africains en direction des caisses et poches françaises, quand le berceau de l’humanité est déclarée par Hollande lui-même « la jeunesse du monde », quand les résolutions à l’Onu sur ses anciennes colonies sont exclusivement rédigées par la France, on ne peut pas croire à la fin de la Françafrique. On ne peut donc pas croire au « Chef des Blancs ». Visiblement, Hollande, malgré certainement ses bonnes intentions pour l’Afrique, ne maîtrise pas assez le dossier françafricain. Sait-il seulement que la fin de la Françafrique signera et signifiera aussi la fin de la néo-colonisation de l’Afrique, ce qui voudrait dire que l’Afrique reviendrait véritablement aux Africains et que la France, subséquemment, en sortirait grande perdante? Veut-il nous faire croire que la France abandonnerait nos matières premières indispensables et incontournables pour son industrie au profit de la Chine, de la Russie et des Etats-Unis ? Non, le système est trop compliqué et trop lourd pour Hollande pour qu’il rêve sa fin hic et nunc. A ce niveau, ce ne sont pas les discours qu’il faut. Ce sont des actes courageux. Or, depuis plusieurs mois qu’il est au pouvoir, Hollande demeure encore dans la sublime lignée tracée par ses prédécesseurs dont le plus nuisible pour l’Afrique reste le sieur Sarkozy. Non ! M. Hollande, le temps de la Françafrique n’est pas encore révolu. Il y a certes la France. Il y a certes l’Afrique. Mais « le partenariat entre la France et l’Afrique, avec des relations fondées sur le respect, la clarté et la solidarité » comme vous le prétendez, n’existe nulle part. Vos collaborateurs vous mentent proprement sur ce sujet. La Françafrique, dans ses ramifications les plus perverses, mystiques et nuisibles comme la mafiafrique, a encore de beaux jours devant elle. Les réseaux mafieux continueront toujours d’étrangler et d’humilier l’Afrique au profit de clans affairistes d’ici et d’ailleurs prêts à imposer leurs « bombes démocratiques ». Ce qu’il nous faut, c’est que nous Africains, devrions impérativement comprendre que l’Afrique doit nous revenir de fait comme la France est aux Français. A chacun son continent.

 

Père JEAN K.